Iphigenia – De Roovers
Geef mij maar het verzet van Klytamnestra
Mia Vaerman
L’auteur et créateur de théâtre israélien Yuval Rozman a déserté l’armée israélienne à l’âge de vingt ans et vit aujourd’hui à Paris. En octobre dernier, De Singel l’avait invité à présenter sa pièce The Jewish Hour, deuxième volet de sa tétralogie consacrée au conflit israélo-palestinien. En raison de la recrudescence de la violence dans cette région, les acteurs ont reçu des menaces de mort et le spectacle a été annulé. Rozman a toutefois engagé un dialogue avec le public anversois sur Au nom du ciel, la dernière partie du cycle, en cours d’écriture. Il y adopte la perspective des oiseaux qui, du haut du ciel, sont témoins de l’interminable suite de guerres et d’agressions sur terre. Ces volatiles perçoivent-ils une dernière lueur d’espoir ? Le présent numéro vous propose un large extrait de ce texte en exclusivité.
Fin septembre 2020, je pars travailler en Cisjordanie en résidence d’écriture consacrée à Au nom du ciel pendant 2 mois dans les colonies avec mon chien, Elio, à la rencontre des colons et des Palestiniens. Pourquoi partir avec mon chien ? Il fallait anticiper ! Je savais que l’interaction avec les colons peut être compliquée, surtout pour moi, un artiste israélien vivant en France depuis 8 ans grâce à son passeport hongrois, blanc, ashkénaze, privilégié. Qu’est-ce que je comprends de cette zone de guerre, de ces collines sanglantes ? Rien. Rien du tout. Depuis un an, je menais ma recherche pour préparer ce voyage, mais je n’avais jamais mis les pieds là-bas. Même pendant mon service militaire, je n’avais jamais été placé en Cisjordanie. Il faut savoir que pour nous, les Israéliens soi-disant “de gauche”, les colons sont appelés les diables. Les diables de la colline ! Nous avons grandi avec une haine profonde envers ces fantômes, ces mauvais Israéliens. C’étaient eux les plus grands obstacles aux accords de paix avec les Palestiniens.
Donc je décide d’anticiper les disputes, les préjugés et d’amener mon chien avec moi. Une manière de me protéger, de me sentir moins seul et surtout un excellent brise-glace avec les humains, policiers, soldats, colons ou Palestiniens. Je savais qu’ils allaient tomber amoureux de lui tout de suite. Ce sera notre premier sujet de conversation, il jouera avec les enfants, les adultes vont l’admirer, et peut-être le débat sera moins figé, moins dynamité. Alors chaque semaine, avec Elio, on changera de village, de colonie. On sera accueilli par des familles différentes. On travaillera avec eux, on récoltera les olives, on pénètrera leur quotidien, sans jugement, on observera la vie sur place, on s’intègrera.
22h. J’atterris à l’aéroport de Tel-Aviv. Je suis confiné pendant 14 jours avec mon chien, à deux pas de la colonie Beit-Nehemia juste à côté de Jérusalem, dans une yourte que j’ai louée au milieu de la forêt Ben-Shemen. La première pensée qui me vient à l’esprit est que dans cette forêt, pas loin d’ici en juillet 2014, trois colons israéliens ont brûlé vif Mohammad Abou Khdeir, un jeune garçon palestinien de 16 ans. C’était un acte de vengeance suite à l’assassinat de trois adolescents israéliens, colons eux aussi, et violemment massacrés trois semaines plus tôt, et qui a déclenché la guerre de Gaza, l’opération Bordure protectrice. Cette nuit-là, je rêve par trois fois que ma maison brûle. J’avance et les flammes ne me font pas peur. Au contraire, elles m’attirent.
Le lendemain matin, on a un visiteur.
Il gazouille sur la table où je suis censé écrire. Elio et lui se toisent avec une puissance surprenante. Quelque chose lui semble existentiel dans sa manière de chanter, comme si rien d’autre n’avait d’importance. Je réalise que ce sont nous, les visiteurs. On est entré dans son territoire, dans sa forêt, dans sa maison. Première matinée et une question de territoire est déjà posée ?!
Le bulbul est une espèce d’oiseaux chanteurs vivant en Afrique et en Asie du Sud-Est.
Le bulbul a un comportement territorial, comme beaucoup d’autres oiseaux, d’ailleurs. Il vit seul ou en couple, mais pas nécessairement mâle/femelle. Seul le bulbul qui occupe le territoire peut se reproduire. Pendant la saison de nidification, le bulbul présente un comportement territorial agressif et il expulse de son territoire les bulbuls qui tentent de l’envahir ou d’y dormir. À partir du moment où il s’achète un domaine, il en est propriétaire toute l’année. Depuis cet endroit, il avertira de sa présence par son chant, surveillera les mouvements de ses voisins et partira chercher de la nourriture.
Il quitte l’olivier et part vers le figuier, il adore les escargots donc il s’arrête pour un petit péché mignon, il le mange, mon chien aussi. Il poursuit chez le bougainvillier, puis revient à l’olivier. Ce trajet est répété non-stop pendant toute la matinée avec une précision improbable. On dirait un feutre déterminant la ligne verte sur la carte. Le bulbul peint avec son pinceau imaginaire la frontière de son territoire.
Je sens son déchirement, la joie folle d’exister, la soif de vivre toujours intensément. J’observe mon bulbul et j’imagine tout ce qu’il a vécu ici, en Cisjordanie, les balles, les bruits des missiles, la base militaire Mitkan-Adam juste à côté, les lance-pierres, les pneus brûlés, la construction de ce mur de séparation interminable. Était-il là quand ils ont brûlé vivant l’ado palestinien ? Dans la forêt, sa forêt, sa maison.
Je veux que tu disparaisses
Les colons et les Palestiniens tentent de faire disparaître leurs voisins, ils ne se supportent plus les uns et les autres, et mènent un combat dans un espace occupé de frontières superposées. Ils s’isolent les uns des autres, choisissent un lieu et construisent des checkpoints, des tours de guets à la place des arbres, et au lieu des petites brindilles pour construire un nid, ils les décorent de fil barbelé.
Les oiseaux de la Cisjordanie pareil. Ils s’isolent les uns des autres, choisissent un lieu et y chantent. Ils chantent sans arrêt au milieu de Tkoa, une colonie au sud-est de Jérusalem, ils ne peuvent plus blâmer la présence de leurs congénères et s’adonnent frénétiquement à toutes les extravagances de menaces et d’attaques si l’un d’eux passe une ligne, invisible à nos yeux, mais qui semble bien dessiner avec une précision remarquable, une frontière.
Leur agressivité étonne mais plus encore la détermination et la combativité de leurs réactions aux autres et surtout l’utilisation des chants et des postures – couleurs, danses, vols, mouvements les plus extravagants, tout est spectaculaire, tout est une ressource à spectacularisation.
‘Je veux que tu disparaisses’, me dit le bulbul. Ce “tu” est la colonisation essentialisée, dont il souhaite donc la disparition. Par quel moyen cet oiseau le souhaite ?
Ce parallèle-là m’intéresse. De me mettre à distance, à l’écart de cette situation intime et personnelle, la chanter, la transformer en conte, qui va nous rapprocher de la beauté. La beauté pour la beauté.
Quand j’étais dans la colonie Nokdim dans le Goush Etzion, j’ai rencontré un homme, un colon magnifique, Shlomo, beau comme un dieu, blond, cheveux longs, musclé et sculpté comme une statue grecque, une kippa énorme sur la tête, et ses 5 enfants sublimes avec leurs costumes des petits religieux. Ce qu’il faut savoir, c’est que Nokdim est une colonie d’extrémistes. ‘No arabs allowed’. Ça veut dire que les Arabes n’ont pas le droit de rentrer. De pénétrer au-delà du portail. Même si dans la plupart des colonies en Cisjordanie, les Palestiniens y travaillent quotidiennement, une main-d’œuvre palestinienne bon marché, ici, à Nokdim, l’entrée leur est strictement interdite. Idéologie, sécurité, territoire. Mais tout ça n’empêche pas la beauté de ce paysage d’exister. Cette colonie, Nokdim, est à couper le souffle, les vallées bibliques qui nous amènent vers le désert, les aigles qui nous surveillent et la Mer Morte qui clignote avec le soleil. Ce sont ces contradictions-là qui m’intéressent, une violence insupportable face à une beauté époustouflante.
Shlomo a des avis tranchés, radicaux, agressifs sur ses voisins. Il ne les supporte pas : ‘Regardez autour de vous, il n’y a pas assez de place pour nous tous, pas besoin de se mélanger’. Quand on parle de la colonisation, je lui dis que la pensée critique est bien sûr importante pour le débat d’idées, mais si on regarde l’Histoire, on constate l’échec des idées les plus radicales à se traduire en progrès réels qui n’a d’égal que leur capacité à engendrer des goulags et des massacres de masse : ce grand écart entre utopies et réel devrait inciter au doute et à l’humilité, non ? Quand je pose ces questions-là à Shlomo, l’occupation, la relation économique avec les Palestiniens, ses opinions politiques, il modifie complètement sa manière d’être, ignore mes questions et préfère me montrer ses meilleurs amis, les oiseaux.
C’est une question de territoire, comme les animaux ! Shlomo, contre toute attente, dirige une ferme recueillant les oiseaux blessés. Il a même plusieurs bulbuls. Une métamorphose. Je sens une joie réelle qui me dépasse, traversée par la mort. Comment est-ce possible ‘une joie réelle traversée par la mort’ ? Encore une fois, ces contradictions-là m’animent. Il m’attire. Sa manière de penser, ça me touche. Un désir vers le mal, ces colons que j’ai détesté toute ma vie, ce mec qui représente le mal m’attire, un accès à l’empathie, à la pensée du malheur, du mauvais, un objet d’étude, un objet de passion. Son travail, habité de souffrance, est selon lui un geste d’amour. C’est comme un auteur, tu ne peux pas écrire si tu n’es pas animé par une sincère affection pour tes personnages. La joie de le côtoyer de près, le dialogue qui s’est installé entre nous, ce coup de foudre amical…
‘Je ne suis pas une colonie’, me dit Shlomo. ‘S’il y a une sorte d’accord de paix, même s’ils décident que cette région devrait faire partie du pays palestinien, nous ne devons pas détruire ma ferme ! Je m’occupe des oiseaux blessés, blessés par le conflit, par les balles, blessés par la nature ! Qui va les soigner quand on m’arrache de chez moi ?! Ce ne sont surtout pas eux qui vont s’en occuper. Tu as vu comment ils traitent leurs rivières, leurs animaux ? Les oiseaux vivent dans des cages. Dans tous les villages palestiniens tu vas voir que dans chaque maison il y a un oiseau, un bulbul dans une cage dans le salon ou dans la chambre de la petite fille…’ Comment cet homme portant un discours si agressif, violent, occupant, me paraît tout d’un coup incroyablement doux, charmant et délicat ? Ce qui m’intéresse c’est sa solitude et je comprends que même pour lui, comme le bulbul, l’hiver n’a pas été facile. Une affaire de migration ?
Une autre rencontre qui m’a amené à travailler sur cette hypothèse dramaturgique a eu lieu lors de mon premier jour à Hébron, 24h avant les élections présidentielles américaines Trump vs. Biden. Dans la vieille ville se trouve l’immense Tombeau des Patriarches, à l’intérieur duquel reposent, hypothétiquement, les squelettes de nos Mères & Pères bibliques, Abraham, Isaac, Jacob et leurs épouses Sarah, Rébecca et Léa, comme ceux d’Adam et Ève. Il est l’un des endroits les plus sacrés du judaïsme et un lieu saint de pèlerinage pour les juifs et les musulmans.
10h du matin. Je descends de mon bus et je vois une géante tente en plastique blanche au pied du Tombeau des Patriarches et une centaine de rabbins, serrés, en train de prier en secret. Une image impressionnante, eux, en noir et blanc, on dirait un troupeau de pingouins sur l’Antarctique. Et de l’autre côté, des journalistes, des techniciens, des caméramans. Je tombe sur un chroniqueur. Qu’est-ce qu’il se passe, il y a une Bar-mitzvah ce matin ou un truc comme ça ? Il me dit non, non ce matin, les plus grands rabbins d’Israël font une énorme prière pour soutenir Trump, pour qu’il gagne ! Les évangélistes ont payé beaucoup d’argent pour l’organiser.
Pour mon projet de recherche, c’est à la fois un abîme de pensée et un volcan aphrodisiaque. La noirceur et le sacré se mélangent.
À ce moment-là, une réelle beauté a arraché mon regard vers le ciel qui piaillait, vers le symbole d’Hébron et peut-être le symbole le plus mythique de l’État d’Israël : La colombe blanche ! Une bande d’environ 300 colombes blanches se reposaient sur le toit de ce monument historique, biblique, politique. On dirait un numéro de David Copperfield.
La colombe blanche sur le toit du Tombeau des Patriarches trahit une ridicule prière politique. C’est sa manière d’interroger le sacré, branche d’olivier en bouche, elle interroge passionnément la présence et l’absence de Dieu. Cette image je la garde à l’intérieur de moi, elle peuple mes nuits, mes fantasmes de la nouvelle pièce. Le plus sacré est aussi cru, violent, absolu.
Comment c’est possible que tout ça soit mélangé ? La religion, l’argent, la politique, le territoire. Et ces observateurs là-haut : Que voient-ils à ce moment-là ? Que nous disent-ils que l’on ne comprend pas ? J’ai décidé de les observer, de les écouter, de les écrire.
Avec Au nom du ciel, le conflit sanglant est au commencement de toute chose. La parole est lumière et l’imagination est le spirituel lui-même.
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