Leestijd 8 — 11 minuten

Lekker

Elle travaillait là-bas depuis 2 ans maintenant. L’entretien d’embauche s’était bien passé malgré les questions embarrassantes des recruteurs.

Préférez-vous votre main gauche ou votre main droite ?

Quelle émoticône vous rappelle votre mère ?

Connaissez-vous la théorie du centième singe ?

Avez-vous déjà eu des rapports sexuels avec un ordinateur ?

Ses réponses étaient à l’image des questions, incohérentes et inappropriées, son regard tantôt fixe tantôt fuyant. Elle se sentait comme un chien à l’adoption qui ne comprend pas ce qu’on attend de lui. Elle avait besoin de ce travail. L’entreprise avait probablement intérêt à l’embaucher, en tant que demandeuse d’emploi, les services publics paieraient une partie de son salaire. Ils n’avaient posé aucune autre question, ni sur ses diplômes, ni sur ses compétences, ni sur sa personnalité.

Tout semblait déjà décidé, la rencontre n’était qu’un simulacre. La réponse fut sans délai, elle était embauchée, travaillerait de nuit, serait grassement payée et commencerait dès le lendemain. Les trente premiers jours, elle accompagnerait ses collègues sur les différents sites, serait formée sur le tas, puis elle travaillerait seule. Elle recevrait dans la journée un mail avec toutes les informations pratiques.

Lorsqu’elle sortit du bâtiment, elle se sentit délestée d’une charge dont elle n’avait plus conscience.

Comme ce jour où après trois ans de souffrance, de douleurs tantôt aiguës, tantôt muettes, elle se résigna à faire enlever ses dents de sagesse. Après l’opération sous anesthésie générale -on lui avait retiré les quatre dents d’un coup- et quelques jours de convalescence, elle n’avait plus mal. Elle se demandait comment elle avait fait pour vivre toutes ces années avec ses dents semi-incluses et enclavées, dont les racines évoluaient en profondeur, croisant la route de son nerf inférieur. Aujourd’hui encore elle pouvait se connecter à la mémoire de cette souffrance jusqu’à percevoir ses dents manquantes, comme on percevrait des membres fantômes.

Elle était rentrée à pied et avait bien marché une heure.

Elle n’avait pas eu le courage de s’engouffrer dans le métro, de vérifier qu’il n’y ait pas de contrôleur, d’attendre que quelqu’un passe le portique et de s’engouffrer à sa suite.

Elle appela sa mère qui ne répondit pas. Le ciel semblait s’écraser sur les tours de verre qui reflétaient l’aplat de gris, on ne distinguait plus le haut du bas.

Il faisait froid. Elle répétait à voix haute « Hygiatech, Hygiatech, Hygiatech » et une épaisse fumée sortait de sa bouche.

Comme cela avait été annoncé, elle reçut une brève formation, certains de ses collègues étaient plus pédagogues que d’autres. Elle s’entendait particulièrement bien avec Guss, une flamande qui s’était retrouvée là, un peu comme elle, par défaut, un an plus tôt. Elle devint sa formatrice attitrée. Elle lui enseigna tout ce dont elle avait besoin pour bien faire le job. Elles commencèrent par le nettoyage des parcs informatiques, qui était sans nul doute la mission la plus simple. Cela consistait à faire un nettoyage approfondi des matériaux bureautiques : PC fixes et portables, claviers, écrans, souris, téléphones, imprimantes. Le protocole était toujours le même : dépoussiérages en production, traitement antibactérien, micro aspiration, nettoyage interne et externe, analyse et traitement de la qualité de l’air.

Guss lui apprit à distinguer les différents types de poussières – végétale, minérale, humaine -, à analyser leur composition, leur origine et surtout à choisir les outils et produits adéquats pour en venir à bout sans stresser les machines. Ces minuscules débris, ennemies redoutables des appareils informatiques, étaient devenus une obsession. Elle devait les faire disparaître.

Les poussières végétales, comme les céréales et la farine, provenaient essentiellement de la nourriture consommée sur place.

Les poussières minérales, amalgame de magnésium, d’aluminium, de silice de fer et de zinc, résultaient de l’érosion des matériaux, de la tuyauterie et de la climatisation. Les poussières d’origine humaine, elles, étaient électrostatiques et représentaient jusqu’à 80% de la contamination quotidienne. Leurs compositions étaient un subtil mélange de fragments d’insectes, de chutes de cheveux, de pellicules, d’ongles et de cellules de peau morte. Au contact des appareils informatiques, ces indésirables provoquaient des courts-circuits, des surchauffes et blocages de la micro-mécanique. Les poussières étaient au mieux synonymes d’usure et de dysfonctionnement, au pire de casse et d’incendies. Concernant les humains ce n’était pas mieux, elles pouvaient avoir des effets toxiques sur l’organisme, provoquer une gêne respiratoire et des allergies, des lésions nasales et pulmonaires.

Les claviers, les souris, les trackpads et les écrans étaient considérés comme des outils dangereux, porteurs de germes comme le staphylocoque ou la salmonelle. Ces hôtes pouvaient causer nausées et vomissements, voire une intoxication. De fait, une attention particulière était portée à toutes les interfaces de contact physique entre l’homme et la machine, considérées comme des zones critiques.

En plus des routines de nettoyages, Guss lui apprit à optimiser un plan de travail, à rationaliser les branchements, à réparer ce qui pouvait être réparé et enfin à gérer les déchets électroniques. Après leur passage, les machines et les salariés étaient réconciliés, les contaminations des uns par les autres limitées. Les prochaines souillures recommenceraient dès le lendemain, s’accumulant au fil des mois jusqu’à la future intervention. Une fois la « valorisation du parc informatique » effectuée, l’entreprise recevait un certificat DEEE -assurant de la bonne gestion des déchets électroniques- ainsi qu’une valorisation IT -gage de mise aux normes et bouclier juridique- permettant de réclamer un remboursement des assurances si malgré toutes ces précautions un drame avait lieu. Tout le monde faisait appel aux services d’Hygiatech, le public comme le privé, les grands groupes et les institutions,  ceux qui détenaient des flottes informatiques conséquentes. La mission d’entretien était conseillée une à deux fois par an voir plus si la contamination était excessive. Elles avaient du travail.

La première semaine écoulée, les deux femmes ne se quittaient plus. L’une était l’ombre de l’autre au travail comme ailleurs. Elles avaient fini par dormir ensemble, prendre des douches communes, petit-déjeuner, déjeuner et dîner dans la même assiette. Personne ne semblait remarquer cette soudaine fusion inquiétante et le monde faisait comme si ces deux n’étaient qu’une depuis toujours. Elles dormaient une grande partie de la journée, se levaient à 16h, allaient faire quelques courses, prenaient un café en terrasse. Vers 20h, elles se rendaient sur le site du moment avec la voiture de Guss. Elles arrivaient toujours en avance, récupéraient les passes d’accès, enfilaient leurs combinaisons. Elles faisaient alors un premier état des lieux, les bureaux étaient déserts, les machines à leurs postes. Elles apportaient leurs propres éclairages, deux petites lampes de chantier à pied, qu’elles orientaient au ras du sol afin d’obtenir une lumière plus intime. Enfin, elles commençaient la mission. Le travail était répétitif, silencieux, presque méditatif.

Après trois semaines d’observation ou elle avait marché dans les pas de Guss jusqu’à s’y perdre, elle reprenait un peu d’autonomie. Les gestes de l’une étaient passés par le corps de l’autre, la répétition avait frayé son chemin, les chorégraphies étaient gravées dans sa chair.

La prise en main des outils n’était plus douloureuse, le contact avec les surfaces dures des machines était même agréable. Les arêtes étaient rondes, l’ossature étonnamment liquide, molle et spongieuse. Ses mains semblaient se fondre avec les composants électroniques en une matière de moelle osseuse. Elles glissaient sans jamais connaître l’impact. Les bombes à air sec et les minis aspirateurs étaient une extension de ses bras, son corps serpentait autour des stations de métal, ses doigts agiles et délicats décodaient les circuits imprimés comme les aveugles lisent le braille. Elle avait ce job dans la peau.

Il ne leur restaient plus qu’une semaine à travailler ensemble, le lundi d’après elle agirait seul pour la première fois.

Guss avait des comportements de plus en plus étranges. Sa voix était si saccadée qu’il était impossible de trouver une cohérence aux informités qui sortaient de sa bouche. Elle avait fini par se taire. Cela avait commencé quelques jours plus tôt lorsqu’elles avaient été envoyées sur l’un des sites de la Commission européenne, rue du Luxembourg, bâtiment LX40, au département de la justice. La mission était exceptionnellement longue et se terminait le vendredi.

Ce soir-là, il pleuvait et le ronronnement des machines s’accordait avec les percussions de la pluie. De grandes baies vitrées laissaient entrer la lumière de la ville , la vue était bouchée par le mur de la tour d’en face.

Une photocopieuse laser Konica Minolta BH C284 se trouvait à l’entrée.

Guss marchait bizarrement. Elle était comme déformée. Ses yeux étaient pixelisés, ses jambes tordues, sa langue gonflée.

Son bassin n’était plus aligné avec le reste de son corps et était traversé par de nombreux soubresauts. Une étrange odeur sortait de son dos. Elle titubait entre les ordinateurs de la grande salle et chaque partie de son corps avait le hoquet.

Elle était inquiète pour sa collègue, mais ne dit rien de peur que son état empire.

Elle était en train de dépoussiérer les circuits imprimés des ordinateurs du fond lorsque ses tempes se mirent à palpiter. Un flux inconnu tentait de s’infiltrer par les côtés de sa tête. Une intense lumière perça son cerveau qui flottait au bord de son crâne.

Elle entendit alors – pour la première fois depuis des jours – la voix de Guss distinctement.

Comme elle ne parlait pas bien le néerlandais, elle reconnut seulement des lekker pleins de K et de R.

LeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErLeKkErlEkKeRLeKkErLeKkErlEkKeRsLeKkErsLeKkErSlEkKeRsLeKkErsLeKkErsLeKkErslEkKeRsLeKkErsLeKkErslEkKeRsLeKkErSLeKkErSlEkKeRsLeKkErSLeKkErsLeKkErSlEkKeRsLeKkErSLeKkErSlEkKeRsLeKkErSLeKkErSlEkKeRsLeKkErSLeKkErS

Lorsqu’elle reprit ses esprits, Guss avait disparu.

Elle l’avait cherché ardemment sans succès. Après plusieurs mois elle s’était lassée.

Elle n’avait pas signalé la disparition. Qu’aurait-elle dit ? On ne lui avait d’ailleurs posé aucune question sur l’absence de son amie.

Elle s’installa définitivement dans l’appartement de l’introuvable, utilisa sa voiture, ses vêtements, ses chaussures, son ordinateur.

Après quelque temps, son odeur avait complètement recouvert celle de Guss. Le jour elle rêvait de grillages et de bulles.

Elle avait mis un temps certain à retrouver son intégrité. Chaque matin, elle tâtait les contours de son visage qui lui était redevenu lentement familier.

Elle repensait à cette nuit où tout était parti en fumé

Au corps de Guss.

Au grésillement dans ses tempes.

A l’évaporation.

Il ne restait plus rien.

Un soir d’été, alors qu’il ne restait plus grand-chose non plus des souvenirs de cette époque, elle entendit un bruit dans le garage.

Elle s’avança doucement. Il faisait sombre, il n’y avait personne, la voiture était bien là à sa place.

Arrivée à son niveau, elle posa sa main sur le capot. Il était encore chaud. Elle alluma la lampe torche de son portable.

Il y avait de la buée sur les vitres et la carrosserie était boursouflée. Un liquide blanc sortait du pot d’échappement.

Cela ne présageait rien de bon. Une odeur de peau rouillée et de tôle brûlée s’accrochait au mur de la pièce.

Au moment où elle ouvrit la portière, un courant électrique la fit décoller du sol. L’ordinateur de bord affichait ce message :

*I’m falling*

 

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Elle eut le temps de l’apercevoir brièvement avant que ses paupières ne tombent.

Elle s’écroula sur les sièges avant. Le frein à main s’enfonça dans son nombril. Cela lui rappela qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Elle n’en voulait pas.

Sa langue s’agitait et sa lèvre supérieure frappait sa lèvre inférieure. Elle reconnaissait le goût du fer, n’entendait plus sa propre voix et s’évanouit.

Elle se ralluma sur l’autoroute, à grande vitesse, sanglée, ventée, capote ouverte, un panneaux direction l’Espagne.

Le bandeau d’asphalte s’étendait sur des kilomètres, tout se ressemblait.

Elles avaient rendez-vous et l’avaient reconnu à la seconde où il s’était élancé sur la bretelle d’autoroute. Aussitôt la voiture fonça sur le terre-plein, avant d’atterrir sur le tronçon inverse. Elles étaient désormais à contre sens, lancées à plus de 300 km/h, à quelques secondes de l’impact.

 

Illustrations: Anastasia Guevel

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#167

15.03.2022

14.05.2022

Anastasia Guevel est une chorégraphe, danseuse et artiste visuelle. Entre danse et philosophie, sa pratique interroge la place du corps dans le processus d'apprentissage et dans la production de connaissances.

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