‘Histoire(s) du Théâtre II’, Faustin Linyekula © Elise Fitte-Duval

Gia Abrassart

Leestijd 15 — 18 minuten

Circulez, il y a à voir !

Balade hors confins avec Faustin Linyekula et Michael Disanka

Deux spectacles annulés dans le même festival à Gand à cause de refus de visas: il y a un problème avec la mobilité internationale des artistes. Surtout quand ces artistes adressent dans leur travail des questions importantes concernant le passé colonial de la Belgique, tout en montrant la richesse de la scène congolaise. Gia Abrassart nous propose ici une déambulation réflexive en compagnie du chorégraphe Faustin Linyekula et du metteur en
 scène Michael
 Disanka. Deux générations au coude à coude. Le corps et la respiration comme territoires ultimes à occuper et le Congo comme acte vital pour honorer des héros anonymes : les danseurs du ballet national du Zaïre dans Histoire(s) du Théâtre II et la jeunesse congolaise dans Sept Mouvements Congo.

‘À force de penser au Congo, je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves.’

– Aimé Césaire

Prologue

La première mondiale de Histoire(s) du Théâtre II de Faustin Linyekula et Sept Mouvements Congo de Michael Disanka devaient se jouer à Gand dans le cadre de Same Same but Different, le festival international des arts sur la décolonisation et l’identité. Suite aux refus des visas de voyage pour tous les artistes, les deux représentations furent annulées. En lieu et place s’est tenu un nécessaire débat sur la mobilité internationale des artistes. Face à la montée des populismes d’extrême-droite, il est important de décloisonner les géographies et de stimuler des résonances créatrices entre artistes européens et africains. Les institutions culturelles et les théâtres ont le devoir de réfléchir à la question de leur décentrement vis-à-vis des généalogies coloniales, de leurs mythologies et des exclusions qu’elles engendrent. Il est temps de situer nos citoyennetés postcoloniales sous l’angle de la responsabilité et d’interroger les possibles et indispensables réparations. Un dialogue affranchi qui réunissait Faustin Linyekula, Milo Rau, directeur artistique du NT Gent, Bambi Ceuppens, anthropologue pour l’AfricaMuseum et Sven Gatz, ministre flamand de la culture. Une opportunité unique de porter la parole du chorégraphe Linyekula dans les rues de Gand et de la croiser avec la chronique du jeune kinois Disanka.

‘Sept mouvements Congo,’ Michael Disanka © Danny Willems

Acte I : Je suis ici pour compléter le voyage colonial

Faustin Linyekula Je ne sais pas si c’était la première fois que j’exprimais une position comme celle-ci, à la fois vis-à-vis de la Belgique et de l’Europe et
 de leur effacement volontaire par rapport à notre histoire commune. Quand j’analyse comment agissent les pays européens non seulement à l’égard du Congo mais aussi des autres pays africains, je ne trouve pas de mots ; il y a comme une amnésie, on nous regarde comme si nous n’avions rien à faire ici. À chaque fois, j’ai juste envie de citer l’intellectuel britannique d’origine jamaicaine Stuart Hall. En 1951, à son arrivée en Angleterre, lorsqu’on lui demandait : ‘Qu’est-ce que tu viens faire là ?’ Il répliquait : ‘I am here to complete the colonial journey! (Je suis ici pour achever le voyage colonial !). Vous l’avez commencé au 15e siècle et moi, au 20e siècle, je fais le dernier tour de piste.’

Que l’Europe le veuille ou non, nous sommes européens. L’Europe a fait de nous des Européens. D’abord des évolués. Ni plus ni moins. C’est donc à elle, à l’Europe, d’assumer. Réveillez-vous, si vous parlez de la place qu’a pu gagner la Belgique dans le concert des Nations, c’est justement parce qu’il y a eu un Congo quelque part. Que s’est-il passé depuis la conférence de Berlin en 1884-1885 ? Depuis que les Européens ont inventé cette entité qu’on appelle le Congo ? C’était d’abord pour le commerce et c’est toujours pour le commerce ! Comment chacun peut-il prendre ses responsabilités ? On ne peut pas séparer la question actuelle des visas pour les artistes de la question globale : quel rapport y a-t-il entre les Belges et les Congolais au niveau institutionnel ?

“Quand j’analyse comment agissent les pays européens à l’égard du Congo, je ne trouve pas de mots ; il y a comme une amnésie, on nous regarde comme si nous n’avions rien à faire ici.” (Faustin Linyekula)

Même s’il s’agit, pour beaucoup, d’un temps révolu, non connecté à notre histoire présente et dont les demandes de reconnaissance tendent à la victimisation, force est de constater pourtant l’héritage imaginaire et matériel de cette période coloniale et ses conséquences qui posent en filigrane mais avec acuité, la question de la responsabilité. Qui peut définir les devoirs de mémoire et de réparation qui incombent à chacun ? Sont-ils individuels ? Collectifs ? Sur quoi portent-ils exactement ? Comment les mettre en place ? À quels domaines devront-ils s’attaquer ? Et surtout ici, puisqu’il s’agit d’aller au-delà des postures, quelles en seraient les retombées pour nos sociétés postcoloniales en Belgique et au Congo ?

Michael Disanka Notre mémoire collective doit être réactivée, c’est ce que 
je souhaitais avec Sept Mouvements Congo. Répondre à ce besoin de mémoire et dire que nous n’avons pas le droit d’oublier. Pour qu’il y ait une mémoire collective, il faut révéler les héros qui ont fait des choses magnifiques à certains moments de l’histoire. Nos héros contemporains sont souvent réduits au silence, même après leurs mort. Parce que leurs paroles portent beaucoup plus que celles des vivants. Les gens sont tellement habitués à ne pas se souvenir. Je lis les amnésies collectives, les ellipses des récits individuels parce que l’Histoire a toujours été racontée par procuration. Trafiquée, tronquée par une classe politique élitiste qui s’est arrogée le droit de raconter la grande histoire du Congo, une histoire partielle et partiale qui évince les anonymes, les héros de l’histoire en marche.

Comment est-ce qu’un artiste comme moi se bat pour exister ? Comment faire exister mon travail dans ce territoire quatre-vingts fois plus grand que la Belgique ? Comment puis-je raconter la complexité de l’histoire du Congo à travers la détermination de la jeune génération issue de la société civile ? Il y a dans la scène finale de Sept Mouvements Congo un hommage que je rends à tous ceux qui ont donné leur sang pour le Congo : Rossy Tshimanga, Luc Nkulula et tous les autres. J’ai choisi de ne pas venir saluer à la fin du spectacle parce que je voulais que le public voie ces courageux dont les noms défilent à la fin du générique. Ce sont eux les héros. C’est une urgence pour moi de nommer les choses, de photographier les moments de l’histoire avec des mots. Tel un agitateur, je pose des actes politiques et artistiques.

Acte II : La création n’est pas en-dehors du monde

En 2014, autour du thème Le temps de l’Afrique est-il arrivé ?, Faustin Linyekula et d’autres personnalités du monde académique et artistique rencontraient au KVS, le théâtre royal flamand de Bruxelles, Achille Mbembe, l’éminent penseur africain du postcolonialisme et auteur notamment de la Critique de la raison nègre. Cinq ans ont passé depuis les conclusions de la rencontre : l’Europe appartient aussi aux Africains, ils en sont les co-constructeurs, des ayants droits qui ne demandent en réalité aucune faveur.

 F.L. Les artistes, très souvent, projettent les mondes à venir et des mondes possibles. La création n’est pas en-dehors du monde, la création n’a jamais été en-dehors du monde. C’est ça qui est fascinant quand on regarde
des peintres européens comme Velásquez. On réalise qu’il y a toujours le rapport au pouvoir qui est en jeu. La création, c’est cet espace où l’on essaie d’imaginer un monde possible. Mais ce monde-là, on ne le propose pas à partir du néant, on le crée de manière organique depuis les lieux où nous vivons, les espaces que nous occupons.

La création théâtrale est ce ‘momentum’ où l’on réunit des gens dans un endroit autour d’un projet, d’une vision, d’un rêve. Et cette création se construit uniquement dans la conscience très aigüe du contexte à la fois politique mais aussi économique et social. Le metteur en scène américain Peter Sellars le souligne bien : ‘Le théâtre, ce n’est que de la poésie dans un contexte. Si tu enlèves le contexte, il n’y a pas de théâtre.’

“Comment puis-je raconter la complexité de l’histoire du Congo à travers la détermination de la jeune génération issue de la société civile?” (Michael Disanka)

M.D. Mon acte artistique, je le pose dans une société, dans un espace, intrinsèquement lié à sa bonne gouvernance. Je pense que l’action de l’artiste doit ajouter du sens à cet espace-monde. Le théâtre est politique depuis la nuit des temps. Par conséquent, si on cherche à ajouter le mot ‘engagé’ à artiste, je pense que c’est un mot de trop qui catégorise. Le collectif d’Art-d’Art que nous avons fondé avec Christiana Tabaro finance des projets qui nous tiennent à cœur et qui tournent à l’intérieur du pays. C’est important pour nous de palper le terrain au Congo, la réalité théâtrale malgré le manque de structures d’accueil et la précarité financière à laquelle nous sommes confrontés. Nous réfléchissons sans cesse à comment dépasser ces difficultés matérielles car tant qu’il n’y aura pas de statut d’artiste dans ce pays, tant qu’il n’aura pas d’infrastructures porteuses, les moyens de création seront limités. Or, si on ne crée pas, on ne fait rien. Qui ajoutera alors du sens à cette société ? Parce que ce sont les artistes qui donnent du sens, qui trouvent d’autres possibilités pour raconter nos sociétés, nos vécus. Faire du théâtre est pour moi vital. Si je ne retrouve pas cette parole qui m’a été refusée avec le théâtre, je ne vis pas. La prise de risque que nous prenons en choisissant de faire un théâtre politique et lucide est plus grande que
les risques de représailles. Parce que nous disséquons le réel et il n’est pas toujours glorieux, mais nous n’avons pas peur.

Au commencement

Linyekula rappelle la genèse d’Histoire(s) du Théâtre II, une invitation lancée par le metteur en scène suisse Milo Rau à différents artistes de proposer ce qu’il appelle ‘leurs histoires du théâtre’. En voulant retrouver ses premiers souvenirs de théâtre, le chorégraphe se surprend à lier sa mémoire à l’Épopée de Lyanja mis en scène par le ballet national du Zaïre en 1974. Existait-il encore des hommes et femmes ayant fait partie de cette grande aventure ? Le mythe de Lyanja est un récit fantastique sur la création d’une nation, celle du peuple Mongo. Mbombe, le Roi, met au monde tous les peuples du Congo et son fils, le Prince Lyanja, sera celui qui les rassemblera et les mènera vers le grand fleuve afin de créer une nation. Le Président Mobutu a utilisé ce récit pour en faire le mythe fondateur de la nation zaïroise : ‘Maintenant que le sang est versé et que toutes les dettes ont été payées, on peut imaginer une nouvelle nation.’ Mobutu s’identifie au Prince Lyanja, il est celui qui, après le chaos causé par l’époque coloniale et Léopold II, mène le peuple comme un guide éclairé. ‘Je suis arrivé, je suis Lyanja, celui qui fera du peuple une nation unie.’

F.L. Revisiter cette épopée, c’est à la fois me poser la question de la possibilité de la nation dans un pays comme le Congo. Suite à l’appel de Milo Rau, j’ai voulu créer une pièce qui permettraient aux anciens membres du ballet de sortir de l’anonymat. Mon ‘histoire du théâtre’, c’est de redonner un nom et un visage à ces ‘anciens’ qui nous ont tant fait rêver. C’est une génération à l’humilité aussi grande que le Congo : Marie-Jeanne Ndjoku, danseuse et chanteuse, Rodolph Ikondongo, musicien et Suzane Wawina, danseuse. J’ai retrouvé les archives d’une captation couleur du ballet national zaïrois, le nom des artistes n’y est mentionné nulle part dans 
le générique de fin. Il y a pourtant bien ceux du directeur du ballet, du metteur en scène, des techniciens et caméramans de la télévision zaïroise.

‘Sept Mouvements Congo’, Michael Disanka © Danny Willems

‘Banataba’, Faustin Linyekula © Hilde De Windt

Mais les artistes n’existent pas, ce qui est très révélateur. Tout projet dictatorial est d’effacer les individus. Cet anonymat, finalement, c’est toute l’histoire du Congo, de mon pays, depuis son invention par l’Europe. Nous n’existions déjà pas comme des êtres humains, nous n’étions que des chiffres au service d’un projet commercial.

M.D. Le titre de la pièce, Sept Mouvements Congo, est venu assez tard, il fait référence aux mouvements que je trace dans le foutoir de l’histoire contemporaine du Congo. Ce spectacle n’a pas encore été présenté à Kinshasa.
 Le premier mouvement, ‘L’arrivée’, fait référence au 30 juin 2016, la commémoration des 56 ans de l’accession de notre cher Congo à l’indépendance. 2016, parce que le Congo se préparait à avoir pour la première fois de sa vie politique une alternance pacifique par les urnes. Des élections qui se sont vues reportées, après moult pressions, au 30 décembre 2018.

La plume incisive et sans fard de Michael éclaire les tumultes de la vie politique congolaise. Félix Tshisekedi, ls d’Etienne Tshisekedi, a été officiellement investi Président (contesté) de la République démocratique du Congo le 24 janvier 2019. Petit extrait intitulé ‘Le testament’, dernier mouvement de la pièce Sept Mouvements Congo :

  • Il parait une lettre…
  • On ne nomme pas un premier ministre par testament
  • Il parait que l’argent circule
  • Il parait que le rassemblement se désassemble
  • Il parait qu’il n’avait pas, comme tout bon dictateur égoïste, préparé un dauphin digne
  • On ne nomme pas un premier ministre par testament
  • Il parait que le lionceau veut se prendre pour le lion et se met à rugir
  • Le fils se prend pour le père
  • On ne nomme pas un premier ministre par testament
  • Oui mais la présidence de la République aussi n’est pas Questions pour un champion. Il ne suffit pas de dire je reste.
  • On ne nomme pas un premier ministre par testament
  • Nos pères se sont faits baiser par leurs pères et les fils veulent perpétuer 
la tradition
  • On ne nomme pas un premier ministre par testament
  • A-t-il oui ou non laissé une lettre parce que même les évêques se mêlent 
la langue ? …

 “Tout projet dictatorial est d’effacer
 les individus. Cet anonymat, finalement, c’est toute l’histoire du Congo, de mon pays.” (Faustin Linyekula)

Ce que les gens retiennent facilement du Congo, c’est la situation politique et la misère. Mais il faut se rappeler qu’il y a aussi des gens qui y vivent et qui tentent de créer des espaces de rêves, de prises de paroles et de partage. Des bribes d’espoirs existent.

Acte III : Liberté de circulation

À force de se voir constamment dénier le droit de circuler, on voit émerger en contre-point de jeunes artistes congolais passablement avant-gardistes et anticonformistes qui brisent le cercle vicieux du ‘centre’ et de la ‘périphérie’. Faut-il toujours se résigner à penser que toute forme de triomphe artistique passe par Paris, Bruxelles ou New York ? Créer à partir de l’Afrique n’exclut 
pas l’intégration de structures et d’initiatives propres dans des réseaux d’homologues hors d’Afrique. Le Professeur André Lye Yoka, directeur de l’Institut national des arts à Kinshasa l’affirme : ‘Il faut au Congo des solidarités nouvelles, horizontales, pour des convivialités, des rationalités et des stratégies pressenties, présentes et porteuses. Par ailleurs, les artistes congolais en particulier ont été tellement confrontés à de multiples expériences à travers le monde que leurs œuvres portent nécessairement la marque enrichie de la diversité protéiforme et de la polysémie. La chorégraphie de Faustin Linyekula, avec la concrescence de gestes et discours superposés, juxtaposés, interposés, est-ce encore de la danse contemporaine ? N’est-ce pas ce qu’on entend aujourd’hui par ‘cumul-art’ ?’

F.L. Je dirais que ce qui a changé, c’est cette conscience que je dois être encore plus présent au Congo. Parce que si les choses doivent bouger, c’est d’abord chez moi. Ce qui se traduit concrètement par un engagement au quotidien pour des projets peu artistiques. Créer un espace au Congo où nous nous prenons en charge. Nous ne voulons plus croire que l’Europe
 est le centre du monde. Elle ne l’est plus de toutes les manières. Alors, si l’Europe est bloquée au 19e siècle, c’est son dé de se décentrer elle-même. Le plus important, c’est le travail que nous faisons sur place. Les Studios Kabako ont un projet pour construire un centre d’art dans l’un des quartiers des plus défavorisés de Kisangani, dans la commune de Lubunga. C’est 
la commune dont ma mère est originaire, j’y ai grandi en partie. Dans les années 1980, quand j’étais adolescent, on n’avait pas d’eau courante. Trente ans plus tard, il n’y a toujours pas d’eau courante. Si l’art crée cet espace où l’on peut imaginer qui on est, qui on peut devenir, alors ce sont dans les endroits où il y a le plus de difficultés qu’on a le plus besoin d’art. Car c’est là qu’on a besoin de plus d’imagination.

Acte IV : De la marge au centre

Pour ces deux artistes, le simple fait de créer au Congo fait partie de cette transformation de regard sur eux-mêmes. Ce sont des raconteurs d’histoires. Et les histoires qui les mettent en mouvement ne sont pas des histoires en exil. Tels des messagers, ils parlent du Congo aux gens qui sont au Congo, avec une inaltérable écoute. Mais ils transportent aussi leur Congo dans les méandres des géographies internationales lorsque les visas sont octroyés. Et ça implique qu’il y a des formes et une logique économique à repenser. Peut-être que toutes ces frustrations vis-à-vis de l’Europe les ont poussés à cultiver leur talent depuis une marge définie ?

F.L. Michael fait partie de ces artistes qui viennent après moi et avec qui je suis en dialogue depuis 2015 suite à un atelier que j’animais à Kinshasa. J’apprécie particulièrement la démarche du duo Michael Disanka et Christiana Tabaro, qui ont fondé le Collectif d’Art-d’Art. Ils sont vraiment inscrits dans cette logique revendicative ‘Notre avenir est au Congo’.
 Et comment rendre ce travail viable pour nous et pour ceux qui sont autour de nous ? Michael, c’est un compagnon, un allié possible. C’est pour cela que nous accompagnons leur projet Géométrie de vies, explorant les traces de leur enfance, dans le bas Congo pour Michael et à Bukavu pour Christiana. Ils passeront à Kisangani avec tous ces matériaux pour en faire une réalisation scénique.

M.D. Faustin est un grand esprit qui évolue avec sa pensée. Je le découvre à chaque fois ; sa bonté et sa disposition à écouter la contradiction. Sa présence est très enrichissante, il a toujours quelque chose à partager. C’est ça qui nourrit notre amitié et la collaboration que l’on a aujourd’hui.

Acte V : Les intrigues d’inspiration

Les sources d’inspiration de Faustin sont l’engagement poétique et politique incarné en la gure du poète et dramaturge martiniquais Aimé Césaire.

F.L. Quand j’étais adolescent, j’ai rencontré la poésie de Césaire et le mouvement de la Négritude, terme forgé par Césaire dans les années 1932-1934. J’avais 14 ans quand j’ai commencé à le lire sans y comprendre grand-chose. Mais il avait une manière de jouer avec la langue qui faisait que je restais accroché. Son Cahier d’un retour au pays natal a été publié en 1939. Quatre-vingts ans plus tard, il est toujours d’actualité, cela démontre que le problème entre l’Europe et l’Afrique persiste.

J’ai eu un rejet de la Négritude, je trouvais ça suranné, peut-être parce que ce sont mes professeurs de français à l’école qui m’ont ouvert cette voie.

 

‘Sept Mouvements Congo’, Michael Disanka © Danny Willems

Comme tout adolescent, tu rejettes toutes les références, il faut tuer le père. Mais lorsque pour la première fois, j’ai lu la petite phrase assassine
de Wole Soyinka (Prix Nobel de Littérature 1986), ‘Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il saute sur sa proie et la dévore’, en réponse à la ‘Négritude’ de Senghor ou de Césaire, je me suis dit : ‘Nous, on est la tigritude, la négritude c’est du passé.’ À côté de Césaire qui continue à me faire avancer, je peux également citer Edouard Glissant, ce ‘passeur d’écumes’, qui réclame l’opacité et la poétique de relation mais aussi le compagnonnage de gens comme Ntone Edjabe de Chimurenga, magazine panafricain d’art et de politique basé au Cap et le cinéma de Djibril Diop Mambety, avec ses premiers films Touki-Bouki et Hyènes qui me montrent la voie d’un futur.

“Faut-il toujours se résigner à penser que toute forme de triomphe artistique passe par Paris, Bruxelles ou New York ?”

M.D. Je dirais d’abord que mon souffle vient du bègue qui sommeille en moi. C’est pour cette raison que je parle comme un moteur, le bégaiement est mon carburant. Je parle comme metteur en scène, je parle comme comédien mais c’est toujours le bègue que je suis qui parle. Si je m’exprime aujourd’hui posément, c’est grâce au théâtre où j’ai appris à contrôler ma respiration. Cela s’est joué à cet endroit précis. Je suis allé à la quête de la parole, parce que physiologiquement elle m’avait été refusée. Je me suis tu pendant très longtemps. C’est cette quête du langage qui m’a poussé vers le théâtre.

Ensuite, il y a eu des rencontres qui ont été capitales, comme celle avec l’auteur dramatique Dieudonné Niangouna qui m’a demandé de lui montrer mes textes. Il m’a parlé de certains auteurs que je devais lire. Il m’a réconcilié avec le grand romancier, dramaturge et poète Sony Labou Tansi. J’ai étudié à l’Institut National des Arts. Il y a beaucoup de professeurs qui n’arrivent pas à transmettre l’amour de Sony, parce qu’ils font une certaine comparaison entre le grand poète et ce que les élèves écrivent. Du coup, j’haïssais Sony.

‘Je sais quant à moi que l’on ne peut pas produire de l’art engagé, c’est l’art qui produit des engagements.’

– Sony Labou Tansi

J’ai lu d’autres auteurs comme Tchicaya U Tam’si, Pascal Rimbert, Valère Novarina, Dieudonné Niangouna, Aristide Tarnagda, parce qu’évidement il y a quelque chose qui me parle dans leurs textes, à l’endroit du théâtre. Parce que je suis touché par leurs écritures, leurs prouesses orales.

 ‘Déracine-t-on l’homme

Dont les racines sont ses plaies

dans sa chair ?’

– Tchicaya

J’ai aussi appris énormément à travers les histoires de mon père. Il nous réunissait le soir et nous racontait des histoires, des chants de chez lui, en tshiluba. Je n’ai jamais été au village de mon père. Je suis né à Kinshasa. J’y ai grandi, étudié et travaillé mais j’arrive à comprendre et à parler un peu ma langue maternelle. C’est grâce à ce moment fondateur qu’est parti peut-être mon besoin de parole, parce que mon père était beau parleur, il avait développé son verbe auprès des raconteurs d’histoires.
 Je me sens multiple, car je devais me dédoubler à chaque fois pour pouvoir parler. Je devais trouver des mécanismes pour reprendre ma respiration à gauche et à droite. C’est là que se base l’architecture de mon théâtre. Je m’inspire directement de ces répliques-respiration pour écrire mes dramaturgies. Une métaphore de l’histoire hachurée du Congo d’aujourd’hui.

Epilogue

F.L.
 Le voyage continue et c’est bien aujourd’hui de savoir que je ne suis pas seul et qu’il y a des alliés à la fois sur le continent africain et en-dehors.

M.D.
 Si le Congo était une feuille blanche, j’écrirais d’abord ‘amour’ car c’est cet amour-là qui me permet d’écrire et d’exister pour l’autre qui vient demain.

‘Je n’ai pas le temps de vivre ma vie, moi je la danse.’

Sony Labou Tansi

gesprek
Leestijd 15 — 18 minuten

#157

15.05.2019

14.09.2019

Gia Abrassart

Gia Abrassart est journaliste culturelle décoloniale. Elle a co-fondé le Collectif Warrior Poets et co-dirigé l'ouvrage Créer en postcolonie 2010-2015. Voix et dissidences belgo-congolaises. Elle a créé Café Congo, un blog qui invite à reconsidérer les relations belgo- congolaises à travers une pensée artistique. Depuis septembre 2018, elle a ouvert le boudoir culturel Café Congo au Studio City Gate.

gesprek