Atelier Quartier 2016 © Danny Willems

Ciska Hoet

Leestijd 11 — 14 minuten

Plaidoyer pour un secteur des arts scéniques multiforme

Seppe Baeyens et An Vandermeulen sur la force fédératrice de l’art

Seppe Baeyens © Danny Willems & An Vandermeulen ©Elisabeth Ida Mulyani

Il fait chaud sur la terrasse panoramique de Ultima Vez. Seppe Baeyens et An Vandermeulen essaient maladroitement d’ouvrir le parasol. C’est semble-t-il la première fois qu’ils ont une longue conversation. Étonnant quand on sait qu’ils sont l’un et l’autre actifs sur la scène artistique bruxelloise depuis des années et ont tant de points en commun. Comme le refus du cloisonnement, le rôle de passerelle que chacun tient à sa manière entre l’art et la société, les mêmes aspirations à un secteur ouvert aux croisements et aux expérimentations. ‘L’avenir réside dans un art inclusif, démocratique et fédérateur.’

An Vandermeulen a été longtemps un agent critique et énergique du réseautage, parvenant à réunir des gens très différents au Beursschouwburg. Elle met aujourd’hui ses talents au service de Globe Aroma, la maison des arts ouverte aux nouveaux arrivants qu’elle dirige avec énergie. Elle accompagne avec son équipe des artistes dans leur processus créatif, ouvre des laboratoires de création et, avec le trajet de médiation culturelle Art for All, permet à ses membres d’explorer la scène culturelle de Bruxelles et de Flandre. Le chorégraphe Seppe Baeyens de son côté est attaché depuis 2011 à Compagnie de danse Ultima Vez, à travers son action dans le quartier en particulier. Son action part systématiquement des demandes des riverains et il parvient à réunir des groupes-cibles très divers. Il considère d’ailleurs sa méthode de travail comme une pratique permanente du vivre-ensemble. Sa manière patiente d’avancer porte ses fruits. Le spectacle participatif INVITED (2018) a été acclamé partout et à déjà tourné plus d’une centaine fois en Belgique et à l’étranger.

‘Il faut savoir que les processus que nous mettons en branle sont en fait des produits plus importants que les spectacles proprement dits,’ souligne Baeyens. Il avoue se heurter souvent à de l’incompréhension dans le secteur. ‘Beaucoup trop de gens sont obnubilés par les créations, les listes de jeu, les recettes. C’est même la seule chose qui compte pour eux. Je trouve personnellement une telle vision des choses complètement dépassée.’ Atelier Quartier, les ateliers qu’il anime chaque semaine avec le quartier et des collègues chorégraphes comme Yassin Mrabti, constituent pour lui le cœur de sa pratique. ‘Mes créations ne sont en fait qu’un ‘produit dérivé’.’ Ce qui n’enlève rien à leur valeur. Baeyens bâtit son ouvrage avec lenteur et précision. Depuis quelque temps, il monte tous les trois ans une production à laquelle il consacre un an de recherche, un an de création et un an de tournée.

L’enthousiasme du chorégraphe est manifeste lorsqu’il explique sa méthode. ‘Nous travaillons spécifiquement avec des personnes venues d’horizons différents et donc représentatives de la société. Les ateliers de Atelier Quartier sont très accessibles: ils sont gratuits et chacun va et vient comme bon lui semble. Nous ne travaillons pas avec un produit final en vue, même si les ateliers et les créations se nourrissent mutuellement. Certaines personnes de la troupe d’un spectacle viennent des ateliers et nous manions dans les ateliers des concepts sur lesquels nous élaborons dans une création.’

ETC. C’est grâce à vos liens avec quantité d’organisations locales que vous pouvez toucher un public si mélangé.

Baeyens C’est vrai, ces partenaires jouent un rôle crucial. Les premiers ateliers que j’ai organisés avec Ultima Vez attiraient principalement les enfants de gens éduqués qui connaissaient déjà bien les arts scéniques. Je voulais aller bien plus loin que ça. J’ai donc contacté des organisations citoyennes du quartier comme Centrum West de D’Broej qui travaille avec les jeunes moins favorisés, le centre de services Zonnelied pour personnes avec un handicap, des écoles, Ouderenplatform de Bruxelles…

L’important n’est donc pas ce que nous avons à offrir, mais les besoins et les désirs des divers groupes-cibles que nous découvrons en discutant avec eux. Nous voulons que ces organisations en tirent vraiment quelque chose et cherchons donc à intégrer dans nos projets des thèmes de leur quotidien et vice versa. L’idée n’est donc pas que des enseignants déposent simplement des enfants ici et commencent à préparer leurs cours. Non, nous attendons d’eux qu’ils participent activement aux ateliers.

“Je préfère en fait qualifier mon travail d’artistico-social.” (Seppe Baeyens)

ETC. Travailler avec des personnes issues de divers contextes demande une autre approche. Toi aussi, An, tu as affaire à des questions spécifiques et Globe Aroma s’adresse en premier lieu aux nouveaux arrivants et aux réfugiés.

Vandermeulen L’action de Globe Aroma cherche en effet surtout à être accessible aux personnes d’autres origines, nouveaux arrivants, réfugiés ou demandeurs d’asile… Il faut quand même ajouter qu’on ne reste pas éternellement primo-arrivant et que tous ceux qui viennent chez nous ne débarquent pas tout juste à Bruxelles. Les gens apportent leur propre réseau, aussi modeste soit-il, et ce réseau n’est pas uniquement constitué de nouveaux arrivants. Toutes ces personnes font partie de la communauté qui entoure Globe Aroma: artistes, créatifs, amateurs de cultures, personnes qui ont besoin d’une aire d’atterrissage mentale.

Mais pour répondre à votre question: je ne trouve pas vraiment que notre travail soit très différent de celui d’un lieu classique. Nous essayons en tout cas de créer le meilleur contexte pour les artistes. Les seules différences peut-être, ce sont la précarité et la nature des questions auxquelles nous sommes confrontées, leur caractère plus existentiel et la nature des rapports entre l’acteur culturel et les artistes.
Les artistes qui travaillent avec nous sont souvent confrontés à des seuils psychologiques plus difficiles à franchir que sur une trajectoire plus classique. Les personnes qui viennent ici n’ont souvent pas de logement, ont besoin d’aide pour trouver du travail, ne comprennent pas les documents officiels qu’ils reçoivent ou nous demandent d’appeler un avocat ou une assistante sociale. Jusqu’à ce qu’un nouveau problème se présente, comme les 40 euros qu’ils n’ont pas en poche pour leur rendez-vous avec un juriste ou un service social. Nous voyons régulièrement des gens se décourager et perdre pied. Donc oui, c’est le contexte dans lequel nous opérons. Nous soutenons des pratiques artistiques dans un environnement qui n’a rien de normal et où il faut donc laisser plus de place à des choses comme l’agressivité, le deuil, la douleur et le chagrin.

Try-out Birds © Danny Willems

ETC. Curieusement, vous vous appelez l’un et l’autre ‘médiateurs’ dans votre secteur.

S.B. Mon rôle de chorégraphe consiste à créer de l’espace pour l’expression. On peut dire que c’est une forme de médiation. J’attache la plus grande importance au partage du savoir-faire, au partage de l’espace.

Je veux démocratiser la danse et faire de la différence une force. C’est du reste pourquoi je ne créera jamais un solo. D’abord parce que le solo ne m’intéresse pas, et puis et surtout parce que j’ai vraiment besoin des groupes avec lesquels je travaille. Mon rôle est de proposer une composition. Mais je n’impose jamais mes choix quand il s’agit des acteurs, de leur physique. Je travaille sur les impulsions qu’ils apportent. Je ne leur dis jamais ce qu’il faut faire, mais je leur offre des options. Ils peuvent utiliser les boîtes de cubes sans que je cherche à les changer. Ce n’est pas un hasard si tous les exercices que nous faisons tournent autour de la connexion: contact oculaire, communication, synergie. C’est en rassemblant les pièces de ce puzzle que nous créons collectivement quelque chose de nouveau. Nous découvrons ensemble le potentiel de la danse.

Si Frank, qui a le syndrome de Down, joue toujours avec une paille, il amène sa paille sur la scène. Le concept du lien est ici si présent que ceux qui viennent à Atelier Quartier depuis quelques temps déjà transmettent leur savoir-faire aux nouveaux venus. Il y a d’ailleurs maintenant d’autres chorégraphes qui animent l’atelier. Je ne veux pas travailler de manière verticale, avec une seule personne qui dirige. Tout le mérite ne me revient pas et c’est très bien comme ça.

A.V. Je n’ai pas de pratique artistique comme Seppe, mais je me reconnais dans ce qu’il dit à propos du rôle fédérateur. Je parle parfois de ‘traducteur’. C’est une fonction cruciale parce que nous travaillons à tous les niveaux de notre organisation avec des gens dont le trajet est loin d’être classique. C’est particulièrement le cas dans notre maison des arts ouverte où travaillent nos artistes. Nous nous efforçons de comprendre les préoccupations et les besoins de chacun à travers la proximité et le dialogue. Nous réunissons ensuite tout cela pour tenter de le présenter au public, au secteur des arts et plus largement à la société. Nous essayons en permanence de comprendre chaque personne, de voir les liens potentiels, de présenter des gens entre eux pour créer ces liens. Ma principale tâche de médiateur est d’accompagner le secteur dans cette transition. L’idéal serait à terme que les maisons culturelles s’associent elles-mêmes au groupe de programmation de Art for All – principalement des personnes issues de l’immigration – pour réfléchir à ce qu’il faut faire pour les impliquer dans la programmation. L’étape suivante de la démarche participative ne réside donc pas dans ce que font les programmateurs, mais elle consiste à créer des structures et modifier le paysage. Nous devons élargir le débat.

“Les artistes qui travaillent avec nous sont souvent confrontés à des seuils psychologiques plus difficiles à franchir que sur une trajectoire plus classique.” (An Vandermeulen)

ETC. Vous approuvez, Seppe.

S.B. Absolument. Je me suis moi aussi demandé comment transformer des structures sclérosées. Ne serait-ce parce que quantité de salles de spectacles ne voient pas comment programmer le genre de spectacles que je fais. Certains membres de la troupe demandent en e et des soins particuliers et tous les bâtiments ne sont pas accessibles aux usagers en chaise roulante. Mais cela va bien plus loin. Mon spectacle Tornar était conçu pour tous les âges, et ça posait des problèmes à certains programmateurs. On m’a même dit un jour au téléphone que le système ne permettait pas cette option. C’est à la fois drôle et affligeant. On est mal parti quand un ordinateur fait obstacle à un choix artistique. Ou prenez INVITED. La condition pour programmer ce spectacle était que le public soit aussi diversifié que la troupe. Cela signifie qu’il fallait parfois le prévoir plus tôt que prévu pour que des enfants puissent y assister. C’était déjà trop demander à certaines salles de spectacles, tandis que d’autres n’y voyaient aucun inconvénient. Ces dernières sont fantastiques et réfléchissent d’ailleurs depuis longtemps à la dimension inclusive de leur mission.

Atelier Quartier 2016 © Danny Willems

ETC.  Qu’est-ce qu’il faut pour changer ces structures?

A.V. Vous connaissez le Centre for Contemporary Arts de Glasgow? Pour moi, c’est ça l’avenir. Une grande partie de sa programmation va à ce qu’on appelle là-bas l’open source. Là ce n’est pas le directeur artistique qui se charge de la programmation, mais des groupes de personnes à qui on assure un très bon encadrement. Le centre travaille avec un public engagement curator. Viviana Checchia est mon héroïne (rires). Elle assure la liaison avec des personnes et des groupes qui s’occupent de toutes sortes de sujets d’actualité dans une ville comme l’alimentation, l’écologie, l’espace public… Elle examine avec eux comment on peut donner une traduction artistique à toutes ces questions, créant ainsi une nouvelle langue collective.

J’y puise énormément d’inspiration. Voilà le genre de dialogue dont nous avons besoin ici. Nous devons aussi nous interroger sur qui a accès à quelle forme d’art. Je suis heureuse de constater que de plus en plus de maisons des arts sont prêtes pour ce débat et que leurs pratiques sont de plus en plus orientées vers la communauté humaine. Je crois qu’on peut parler d’un moment charnière.

S.B. C’est vrai qu’un nombre croissant d’organisations culturelles s’intéressent à l’inclusion, mais le combat est loin d’être gagné. Quand je vois que certaines institutions artistiques se plaignent de n’avoir pas de moyens alors qu’elles gèrent des budgets énormes, je me demande où est la solidarité avec les petites structures et les artistes débutants. Moi-même, je me fais un point d’honneur à respecter la mixité à tous les niveaux. Je n’ai plus envie de me réunir qu’avec quelques Blancs de bonne éducation comme moi.

ETC.  À vous entendre, on dirait que vous souhaitez voir la pensée communautaire régner dans toutes les maisons de la culture.

S.B. Franchement? Quand je vais voir des spectacles qui ne déplacent qu’un public blanc et homogène, je me demande ce que je fais là. Je remarque que ce type de spectacle ne m’intéresse plus.

“Je veux démocratiser la danse et faire de la différence une force.” (Seppe Baeyens)

A.V. Je ne vois pas pourquoi une maison de la culture n’orienterait pas son action sur la communauté. Le théâtre est une communauté. Il rassemble de gens, pour un temps aussi court soit-il. Il est donc logique de s’interroger sur les personnes qui composent cette communauté. Une maison d’art se trouve au milieu du monde, donc l’idéal est de travailler pour le monde qui vous entoure. J’estime de toute façon qu’il faudrait donner plus de moyens aux médiateurs culturels, à ceux qui veillent à ce que davantage de personnes aient accès à l’art, qu’il s’agisse de programmation, de création ou de public. Attention, il m’est arrivé de me tromper au nom d’une démarche inclusive. Je pensais à mes débuts qu’il su sait d’inviter certains groupes de spectateurs au programme d’un théâtre. Ma plus grande gaffe au Beursschouwburg a été d’inviter des écoliers sans beaucoup de préparation à voir Florentina Holzinger et Vincent Riebeek. Certains couvraient les yeux de leurs copains de classe pendant la représentation (rires). Mais bon, j’aime que le dialogue soit dans les deux sens, que l’artiste s’ouvre et soit curieux de connaître l’effet de son travail sur le public. Je suis mal à l’aise quand un spectacle est hors sol. L’art doit toujours être en lien avec le monde. Ce n’est pas un ovni qui débarque sur notre planète.

Landscape Orchestra © Alex Cepile

ETC. Vous avez une relation ambiguë avec le terme socio-artistique.

S.B. Écoutez, je trouve positif que les frontières s’effacent entre le social et l’artistique, mais je n’aime pas beaucoup toutes ces étiquettes. J’ai aussi du mal avec la bonne vieille antinomie professionnels-non professionnels. Vous savez qu’on me demande souvent si je fais vraiment de la danse? (soupir). Mon travail est hautement artistique, et je pense que c’est ainsi qu’il est perçu. Mais il est né d’une pratique engagée dans l’action sociale. Je préfère en fait qualifier mon travail d’artistico-social.

A.V. Les choses sont encore différentes à Globe Aroma. Nous œuvrons à l’épanouissement artistique de personnes en marge de la société. Je refuse le terme socio-artistique: ces artistes développent une pratique professionnelle. Ce n’est pas parce que le contexte est complexe que l’œuvre est sociale, non? Chez nous, on pourrait aussi bien parler de travail bureaucratico-social, car c’est précisément avec la bureaucratie qu’ils ont tant de difficultés (rires).

ETC. Dernier point, délicat: la pratique équitable est un thème brûlant dans les arts. Comment payez-vous vos participants?

S.B. Chez nous, c’est très clair: tous ceux qui peuvent travailler et ne sont donc ni à l’école, ni retraités, sont rémunérés selon le barème de la convention collective. Les enfants perçoivent une indemnité de bénévoles.

A.V. Tout le monde est payé pour les projets de création mais je souhaiterais évoluer vers un système qui ne fonctionne que sur base de la convention collective, sans indemnité de bénévolat. C’est moins évident qu’on pourrait le penser compte tenu des multiples statuts de nos artistes et participants. Nous offrons aussi de l’aide et du soutien aux artistes de l’atelier. Nous travaillons pour cela avec un bureau de comptabilité alternatif.

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interview
Leestijd 11 — 14 minuten

#161

15.09.2020

14.12.2020

Ciska Hoet

La théoricienne du théâtre Ciska Hoet est directrice du centre de connaissances sur le genre et le féminisme RoSa. Elle est aussi journaliste culturelle freelance, pour De Morgen entre autres. Elle fait également partie de la petite équipe rédactionnelle de Etcetera.