Artists’ Entrance: Meg Stuart
Meg Stuart
Geometrie de vies © Kasau Wa Mambwe
Où faire du théâtre aujourd’hui au Congo ? Alors que de plus en plus d’initiatives culturelles privées ferment leurs portes, la question devient de plus en plus difficile. Mais pour Michael Disanka, ne pas partir à l’étranger et ne pas devenir un produit d’exportation en tant qu’artiste congolais est un acte de rébellion, écrit-il dans sa première chronique. À Mbanza-Ngungu, la ville de son enfance, il a crée son propre vivier artistique, un lieu où lui et ses collègues artistes peuvent développer de ‘nouvelles images’ d’eux-mêmes et ‘retrouver leur dignité’.
Je me suis toujours demandé où sont passés tous ces espaces où, encore novice, j’allais nourrir mon rêve de théâtreux: KMU Théâtre, Les Béjarts, Guez Arena, Espace Lingala Facile, …?
Le 8 Janvier 2024, le Centre Culturel Aw’Art fermait ses portes faute de moyens. C’était un centre qui avait accueilli et accompagné beaucoup de projets multidisciplinaires et où l’art de la parole, le théâtre en particulier, avait une place de choix dans leur ligne de programmation. J’y avais vécu des moments de pure poésie avec des artistes comme Céline Banza, Fred Kabeya, les poètes Do Nsoseme, Peter Komondua, Geurshom Gobouang dit Guer2mo et bien d’autres. Cette fermeture non seulement coupait une dynamique impulsée avec beaucoup de peine mais s’inscrivait également dans la longue liste des espaces culturels, qui souvent étaient des initiatives privées et se sont vus contraints, année après année, à fermer. Cela ne facilite pas la réponse à la question que se posent beaucoup de jeunes diplômé.e.s de l’Institut National des Arts de Kinshasa que j’ai eu l’honneur de rencontrer en cette année 2025 finissant : où faire du théâtre au Congo aujourd’hui?

Geometrie de vies in D’ART-D’ART LE LIEU © Kasau Wa Mambwe
J’ai toujours été partisan d’un théâtre libre et total, sorti des cadres empruntés et des sentiers coloniaux, un qui ne s’embourgeoise pas, qui ne fige pas l’acte théâtral lui-même, qui charrie d’autres sucs et fait surgir sur les scènes du monde d’autres manières d’être, d’autres cosmogonies humano-centrée. Un qui ne s’institutionnalise ni ne politise la fonction du théâtre en particulier et de l’art en général mais qui questionne l’humain dans toutes ses dimensions; morales, physiques, psychiques, spirituelles… afin de le sensibiliser lui-même à sa propre humanitude. Une attitude de gratitude et de grande réception, d’acceptation et de profond respect des humanités des autres. Une conscience profonde de n’être qu’un membre de la famille humaine et agir en conséquence, prendre soin des autres, vivre et mourir debout.
J’ai pendant quinze années fait un théâtre hors-les-circuits pour être en dialogue avec tous les circuits tant au niveau national qu’à l’international, dans ce que nous avions nommé Théâtre-monde, avec l’ambition d’ajouter du sens dans une société congolaise en mutation, en cultivant notre humanité afin de montrer d’autres possibles.
“La réponse à la question posée par les jeunes diplômés de l’Institut national des arts de Kinshasa est d’autant plus difficile: où faire du théâtre aujourd’hui au Congo?”
Je suis né à Kinshasa, ville à partir de laquelle j’ai exercé mon métier de théâtreux jusqu’en 2022. Pour moi, c’était le centre du monde, de mon monde. Jusqu’à ce qu’arrive le COVID et l’interdiction de voyager qui a frappé notre compagnie pendant deux ans, la maladie puis la longue agonie de ma mère, qui ont laissé des traces indélébiles dans mon univers artistique et quotidien. Depuis, mon centre est mouvant, il se déplace avec moi. D’où la nécessité de m’inventer un lieu d’ancrage où je pourrais me lever à 5 heures du matin et faire du théâtre. Mes créations deviennent dès lors, un langage pour dire à la génération d’hommes et de femmes de théâtre qui arrive au Congo tel que Divine Mande Kiss, Aaron Lukamba, Précieuse Lumengo, Charon Nimi, Patrick Yenga, Shekinah Biselela, Joël Vuningoma, Israël Nzila et bien d’autres qu’ici le théâtre est le lieu de la fronde ; oser faire du théâtre au Congo, frondeurs ils et elles sont devenu.e.s.
La fronde, c’est voir et explorer l’opportunité du manque, se construire à partir de l’inexistant, identifier et répondre à ses propres besoins, brouiller la complexité, aimer la complication pour rendre évidents ses choix castrés par le manque des moyens sans trahir son idéal esthétique, toujours passer par la nuque, comme dirait Dido, pour atteindre l’autre bout des commissures de ses propres lèvres, être et demeurer son propre projet.
La fronde, c’est se construire à partir de soi, laisser partir les gens, laisser tomber certaines choses, ne jamais tomber dans la drague de la bien-pensance, ne jamais dire que j’ai encore besoin de ceci pour l’instant car l’on ne peut tout avoir tout le temps. L’instant est éphémère, c’est une échappée dans le temps qu’il faudrait saisir alors que, ce qui est sûr demeure. Il est donc vital de marquer son temps en posant des actes théâtraux vivifiants, éternellement féconds, à son endroit le plus humain parce que, ce qui est profondément vrai pour un seul être humain, le sera aussi pour d’autres êtres de la même espèce que lui qui viendront à sa rencontre.
“Pour moi, Kinshasa était le centre du monde. Jusqu’à l’arrivée du Covid et l’interdiction de voyager et la maladie puis la longue agonie de ma mère.”
Alors, comment rester soi-même malgré les rencontres qui viennent alimenter nos doutes ou donner de l’écho à nos sombres désirs? Il faudrait peut-être ne jamais se muer en un espace de projection où un tiers pourrait ramener ses frustrations, ses échecs, ses idées préconçues ou son savoir biaisé, afin de ne pas se retrouver prisonnier ou prisonnière dans le rêve d’un autre. La fronde est l’unique voie qui, appliquée à soi-même, à sa propre pratique, permet par un tri consciente de trahir ses idées d’hier tout en gardant sa tradition, préservant ainsi l’essence de son acte le plus profond, jaillissant de l’endroit où son théâtre devient porteur d’un sens nouveau sans briser ses fondamentaux.

D’ART-D’ART LE LIEU
La fronde c’est fuire le didactisme, sortir du factuel excessif qui dépouille l’acte afin de ne jamais être dans l’emprunt servile et aveugle, dans un mimétisme aberrant, quitter la fascination pour se réinventer, devenir chaque jour un peu plus son propre élève et son propre maître, apprendre de ses égarements et s’engager dans la voie d’un théâtre fécond, c’est-à-dire, celui qui sensibilise son autrice ou auteur.
La fronde c’est ne pas se laisser berner par les bien-pensants qui voudraient te faire croire que tu ne serais pas… que tu ne pourrais pas… qu’il existerait un autre en toi qui serait l’antithèse de tout ce en quoi tu crois, loger dans l’anti-endroit d’où ton être profond se cacherait.
La fronde pour moi c’est éviter à tout prix l’exil tout en restant en mouvement, s’ancrer pour mieux circuler, faire le chemin retour vers Mbanza-Ngungu la ville de mon enfance, habiter le Congo profond, trahir une tradition qui veut de l’artiste congolais un produit d’exportation, voué à l’expatriation.
“La fronde pour moi c’est éviter à tout prix l’exil, trahir une tradition qui veut de l’artiste congolais un produit d’exportation.”
La fronde c’est cette fenêtre ouverte vers le monde depuis Mbanza-Ngungu, pour mettre en place D’ART-D’ART LE LIEU : une maison d’éducation artistique, un espace de travail pour la compagnie (Collectif d’Art-d’Art dirigée actuellement par la grande comédienne, metteuse en scène et autrice Congolaise Christiana Tabaro), mais ouvert à d’autres artistes toutes disciplines confondues; un espace de vulgarisation des pratiques artistiques contemporaines. Espace physique et mental, un vivier des créateurs et créatrices, un cadre de travail où les artistes pourront se retrouver pour développer leur projet et affermir leurs visions artistiques.
La fronde c’est ce lieu qui se veut vecteur d’apprentissage et d’expérimentation dans une ligne artistique exigeante, qui permettra l’autonomisation des jeunes artistes, en développant leurs capacités créatives pour ainsi ajouter du sens et augmenter l’humanité des habitants et habitantes de la cité de Mpete, où s’érige tous les jours un peu plus ce lieu et du Territoire de Mbanza-Ngungu en particulier, par extension, l’humain du Congo, de l’Afrique et du monde entier en général. Un lieu qui prône un état d’esprit ouvert à toutes les formes d’expressions artistiques pour rendre possible l’émanation et l’émulation des nouvelles idées, de nouveaux récits afin de reconstruire des humanités déchirées, de reconstituer une mémoire collective fantôme, de développer de nouveaux imaginaires sur nous-mêmes afin de réanimer l’estime de soi en chacun d’entre nous et de réarmer l’homme du sud, du nord, de l’est et de l’ouest d’une bonne dose d’humanité.
Je ne sais pas si ma fronde est une réponse adéquate à la question de mes jeunes frères et sœurs étudiants en art dramatique à l’Institut national des arts, je ne pense pas non plus que cela soit l’unique voie vers un futur théâtral radieux en République Démocratique du Congo, mais cette proposition est une possibilité parmi tant d’autres de continuer à faire du théâtre au Congo, mais quel théâtre?
Michael Disanka
Mbanza-Ngungu, le 02 janvier 2026
7h32
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