Mowgli © Ruiz Cruz

Leestijd 7 — 10 minuten

Mon corps trans est nomade

Reclaim public space!

De nombreux idéaux sont projetés sur l’espace public, comme s’il était intrinsèquement démocratique, inclusif et accessible. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Qui peut librement afficher son identité dans la rue et qui est rendu invisible, censuré, exclu ? L’artiste Sorour Darabi et l’activiste Baobab de la Teranga revendiquent chacun un espace public avec une déclaration puissante.

Je vous écris depuis ma chambre caché-e entre ici et ailleurs.

Sur Uranus?1 Non. Quelque part entre sous-sol et sur-sol.

Je suis Sorour Darabi, une personne self-made avant d’être un-e artiste autodidacte, trans non-binaire, Iranien-ne.

Ces jours-ci, après un an de reports de quasiment tout partage artistique, je pense souvent à l’époque où, face à la censure, j’ai choisi d’être un-e artiste underground. Où j’avais choisi d’être moi-même, malgré l’invisibilité et la marginalisation. Aujourd’hui c’est la résurgence de cette force d’autodétermination, qui m’aide à tenir le coup à travers ces temps injustes, où en Europe aussi, même si les propagandes nous font croire que l’art est quelque chose de fondamental, les artistes sont exclus des enjeux importants et des décisions politiques.

Quand on est un-e artiste immigré-e, la question du territoire et de l’appartenance se pose assez souvent. Et pourtant ma vie, mon corps trans non-binaire, et mon travail convergent vers une autre réalité : nomade. Je n’ai pas de terre. Je ne me sens attaché-e culturellement ou matériellement à aucune nation. Mon corps trans est nomade. Il ne peut s’attacher ou être attaché à aucune catégorie de genre ou de politique de l’identité. Pour être considéré-e dans les systèmes de la société, pour que votre réalité soit prise en considération, il faut choisir entre femme ou homme, hétérosexuel-le ou gay ou lesbienne, de gauche ou de droite.

On pourrait poser comme axiome qu’il en est autrement dans le milieu des arts. Et il est vrai qu’on y observe plus d’inclusion qu’ailleurs. Cependant, il est important de continuer de questionner le positionnement de chaque institution et des politiques qu’elles suivent.

L’aliénation des corps trans-racisés-immigrés est une réalité sociale, politique, intime et professionnelle. En 2013, j’ai quitté ma famille et mon pays, avec rien et sans soutien, pour être moi-même. Pour construire ma vie comme je le désirais. J’ai rejoint le master exerce au CCN de Montpellier. Mes deux années d’études ont été très intenses, et m’ont quelquefois confronté.e à une réalité à laquelle je ne m’attendais pas : être ramené.e au fait que je venais d’un pays et d’une famille musulmane. Alors que j’avais fui cette famille et ce pays pour les mêmes raisons. J’ai pu comprendre ce qu’est la réalité des enfants né-e.s au sein de familles musulmanes, qui ne s’identifient pas comme musulman-e.s, qui se trouvent entre les deux enfers ; l’enfer de ne pas être musulman-e pour leur famille et l’enfer d’être réduit-e.s à leurs origines musulmanes par les autres.

“Je crois au potentiel d’inventer une forme de justice sociale par l’art. C’est un de mes axes de travail.”

Je crois au potentiel d’inventer une forme de justice sociale par l’art. C’est un de mes axes de travail. Mes recherches artistiques et ma vie quotidienne se croisent à l’endroit où je dois inventer constamment des stratégies de survie entre auto-soin et batailles socio-politiques. Les corps trans ne devraient pas être associés à une idéologie. Surtout quand cette idéologie, et je pense là à un certain féminisme mainstream, sacrifie ces corps pour défendre l’égalité homme-femme. Cela va à l’encontre même de ce qui se joue pour les corps trans qui sont privés d’un grand nombre de privilèges de base. À mon sens, les corps trans ne doivent pas être perçus comme des surfaces réfléchissant une idéologie préétablie.

Mes projets chorégraphiques sont construits entre danse, écriture, poésie, performance, théâtre et chant. C’est à chaque fois une nouvelle aventure, de nouvelles expérimentations, de nouvelles recherches à travers lesquelles j’apprends. Malgré une visibilité ces dernières années sur des scènes conventionnelles, mes matières premières de travail s’élaborent toujours à partir de ce qui m’a construit-e, à savoir les caractéristiques de l’underground : le DIY, le politiquement incorrect (être politiquement correct si cela reste un enjeu néo-libéral ne suffira pas), le corps et le mouvement non policés. Cela crée un entre-deux qui me fascine. Et je continue à créer et performer pour des espaces underground, ce qui me nourrit énormément.

L’aspect queer de mon travail prend sa force dans cette pratique de l’underground et dans mon parcours autodidacte. L’underground n’oblige pas à s’inscrire dans la linéarité de l’histoire contrairement aux démarches plus institutionnelles. Il permet de sauter des lignes.

Le potentiel d’invention qu’il offre n’oblige à aucune cohérence et permet de se renouveler à chaque fois. Le potentiel de déconstruction des valeurs et normes socio-politiques qu’il offre, permet de sortir des schémas de prêt-à-penser et de bousculer les idées. Ce qui est à mon sens le travail de l’artiste : poser un regard en dehors des conventions. Certes, aujourd’hui mon travail est accueilli par des institutions et des scènes conventionnelles qui attendent certaines logiques : d’espace, de rapport au public, de vente. Il s’agit pour moi donc de rester vigilant, de continuer de tester des choses sur des scènes underground, afin de garder aussi vive que possible les flammes de la spontanéité et du « hors » cadre.

Je pense que mon travail est transgressif par la réappropriation de la définition des mots, des mouvements, des concepts, des idées, de l’histoire, de l’espace et des ressentis. Cela est un principe dans mon travail : questionner l’ordre établi, non pas pour en recréer un nouveau, mais pour que chacun-e s’interroge à son endroit. Cela est aussi un enjeu vis-à-vis mon propre héritage puisque je travaille à la réappropriation de ce qui a été effacé de la culture iranienne avec les changements de pouvoir d’une dynastie à l’autre, la conquête Islamique, la modernisation, la révolution Islamique… Il faut aussi préciser que tout artiste racisé-e (non-blanc) doit se réapproprier sa propre image dans un milieu où les regards, les préjugés systémiques euro-centriques empreints d’histoire coloniale, ne nous permettent pas d’apparaître comme « individu » sur scène. Il lui faut toujours renommer ses valeurs, souvent sous-estimées, et réviser les clichés sur son origine, son héritage.

“À travers mon travail je souhaite créer un espace au-delà des binarités instituées, un endroit où l’on peut vivre.”

Pour ma première création, Farci.e (2016), je questionne la langue, comme loi qui cadre notre pensée et filtre notre regard. Une structure dans laquelle nous apprenons à accepter ce qui y est acceptable et ignorer ce qui y doit être ignoré, à respecter des esthétiques et des codes, à hiérarchiser classe, race et genre. Contrairement à la langue française, dans ma langue maternelle, nous n’assignons pas de genre aux individus, aux mots, aux idées et aux concepts. Et au 14ème siècle, les mêmes mots étaient utilisés pour décrire la beauté féminine et masculine. Farci.e met en question ces enjeux de la langue et l’impact que cela crée sur le corps contemporain à la recherche d’une politique d’inclusion.

Pour Savušun (2018) j’ai été intéressé-e par créer un rituel à partir de certains de mes héritages chiites, plus spécifiquement les cérémonies du deuil en les questionnant par rapport à ma réalité d’aujourd’hui. Dans Savušun, j’expérimente la construction de la masculinité en tant qu’une identité socio-politique, la place de vulnérabilité dans la construction de masculinité, la place d’une masculinité trans au sein d’un héritage culturel et la question de la représentation des émotions à travers le mouvement, la danse et l’acte théâtral.

En 2019, j’ai commencé à créer Mowgli. Questionner la place des mythes populaires contemporains dans des espaces conventionnels est l’axe du projet. Mowgli est très connecté aux cultures populaires française et iranienne. Il nous faut une mythologie, comme ressource de création artistique, où les mythes nous ressemblent, nous qui venons de nulle part, vivons nulle part, appartenons à nulle part. Le point de départ de Mowgli est le titre-même, tiré d’une chanson récente du duo de rap français PNL. Il s’agit aussi de se réapproprier la sauvagerie avec laquelle on traite les corps des jeunes citoyen.nes issu.es de l’immigration.

Mowgli est une expérience sauvage qui parle d’histoires vécues et fantasmées, croisant les thèmes de la famille choisie, de la mélancolie et des légendes urbaines.

“Il nous faut une mythologie, comme ressource de création artistique, où les mythes nous ressemblent, nous qui venons de nulle part, vivons nulle part, appartenons à nulle part.”

En ce moment, je travaille sur un nouveau projet, Natural Drama, dont la création est prévue en décembre 2021. Le projet questionne la notion de la « nature » et son impact sur les identités et les corps. Natural Drama sera une forme de mythologie futuriste qui recherche ses racines dans des histoires de danse visibles et invisibles, conservées et effacées.

À travers mon travail je souhaite créer un espace au-delà des binarités instituées, un endroit où l’on peut vivre. La construction binaire nous fait croire que l’on doit choisir un côté ou l’autre. Or, de nombreuses personnes ne trouvent pas leur place entre deux binarités normatives. Je ne dis pas que la binarité n’existe pas car elle existe, comme la domination. Mais comprendre la place qu’on occupe sur ce terrain peut nous permettre d’agir depuis son endroit, et de changer quelque chose. Ma position, clairement politique, est de donner à voir ce qui est invisibilisé dans une politique de construction binaire, lorsque les deux extrêmes font l’objet de propagande massive. Je veux mettre en valeur l’hybridation et l’incohérence.

Pour finir cette note, je souhaite partager une citation de Reza Abdoh, dont les œuvres et la vie ont enrichi mes recherches pour la création de Mowgli. Lui dans un état d’entre-deux, d’une fragilité et une force absolues, avec un regard rassuré et accrochant, dans un film documentaire d’Adam Soch sur sa vie et ses œuvres;

As long as there is comfort

There is less reason to get off your butt

And raise your voice 

Take up arms and hit the street 

Fulfill your desire to be counted 

To take your destiny into your hand to create a model that works for you 

Not to follow a political or social model that don’t serve you

Don’t have anything to do with your life

 

Grâce à Sandrine Barrasso

1Uranus fait référence à l’ouvrage de Paul B. Préciado, Un appartement sur Uranus, et à la chanson Uranus du groupe de rap français PNL.

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essay
Leestijd 7 — 10 minuten

#164

01.06.2021

02.09.2021

Sorour Darabi

Sorour Darabi est un-une artiste autodidacte iranien.ne basé.e à Paris. Très actif.ve en Iran, iel fait partie de l’association souterraine ICCD dont le festival Untimely (Téhéran) a accueilli ses travaux avant son départ pour la France. Durant ses études au CCN de Montpellier iel crée le solo Subject to Change, une performance qui interroge la transformation à travers le temps et la cohabitation avec l’environnement. En 2016, iel crée Farci.e, et en 2018 Savušun au festival Montpellier Danse. Iel travaille actuellement sur deux solos : Mowgli et Natural Drama.

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