Fin Novembre

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Journal: A l’œil nu #4 Leuven: Journal

Nicolas Floc’h, Sophie Laly, Armando Menicacci, Julie Nioche, Rachid Ouramdane, Emanuele Quinz.

Extrait d’une discussion de travaille

Emanuele: Quels sont les éléments qui composent le cinéma? Les éléments que nous sommes en train de manipuler avec A l’œil nu?

Armando: Notre manière de penser le cinéma est aussi de le penser en tant qu’installation, en tant que mise en espace.

Emanuele: Moi, je ne suis pas sûr qu’on travaille sur une installation

Rachid: Le problème est que je ne sais pas ce que tu appelles ‘une installation’.

Sophie: C’est quoi l’installation? Le dispositif? La scénographie? La posture du spectateur?

Armando: Oui, on travaille l’installation ‘cinéma’, parce qu’on mélange des images enregistrées et des actions live, et on cherche une communication entre le live et l’image en mouvement.

Emanuele: Alors là, je suis sûr qu’on ne travaille pas une installation.

«La devise d’Alfred Hitchcock: ‘Le cinéma c’est d’abord des fauteuils avec des spectateurs dedans’ a un tout autre sens que celui du mercantilisme. Le fauteuil du spectateur est comme celui de Jean Renoir, à la fin de sa vie: ‘Pousse mon fauteuil roulant, demande-t-il à son secrétaire, je suis comme une caméra marchant au ralenti’.»

Paul Virilio, Esthétique de la disparition

Interview Emanuele Quinz

– À quelle scène de cinéma penses-tu maintenant?

– À une scène où je suis protagoniste.

– Y a-t-il plus de mensonge dans la vie ou dans le cinéma?

– Le problème est plutôt de comprendre lequel va avoir le plus de conséquences…

– Quand as-tu l’impression de vivre dans un film?

– Quand tout d’un coup je perçois une densité surnaturelle dans l’instant, comme quand la musique relève l’instant et lui donne une couleur épique. En ce sens, le walkman est un instrument idéal pour évoquer cette densité.

– Quelle est la scène de film qui t’a transformé le plus?

– Quand j’ai vu pour la première fois David Niven soulever son sourcil avec un air de doute et de sarcasme.

– Que travaille le projet À l’œil nu chez toi?

– C’est une occasion pour déplacer des frontières: entre au-deçà et au-delà de l’écran, entre réalité et fiction, entre personne et personnage… c’est un jeu, dans le sens plus profond du terme, un jeu de miroirs, un jeu de perspective, un jeu de rôle… Tout se résume au fond dans une question: est-il (encore) possible de regarder quelque chose ‘à l’œil nu’…

«Dans un film, on ne filme pas la réalité, on essaie de filmer des images qui reflètent une réalité.» STANLEY KUBRICK

Interview Julie Nioche

– À quelle scène de cinéma penses-tu maintenant?

– Maintenant, le cadre ‘interview’ me fait penser à À bout de souffle, quand le romancier est interviewé dans un aéroport et que ses réponses sont presque inaudibles à cause des avions qui passent.

Mais régulièrement un sentiment de violence me fera voir la mâchoire écrasée de l’homme agressé dans American History X.

La beauté d’une femme me fait penser à une héroïne d’Hitchcock; la mélancolie à Dead Man.

– Y a-t-il plus de mensonge dans la vie ou dans le cinéma?

– Je ne sais pas, mais je crois autant aux mensonges de la vie qu’à ceux du cinéma.

– Quand as-tu l’impression de vivre dans un film?

– Quand j’écoute de la musique face à un paysage en mouvement, en marchant, en voiture ou en train. À chaque fois que ma perception est légèrement décalée de la réalité.

– Quelle est la scène de film qui t’a transformé le plus?

– Pas une scène en particulier, mais certains films, surtout ceux abordant la façon dont nous croyons aux choses sans les questionner forcément.

– Que travaille le projet À l’œil nu chez toi?

– La capacité à me faire passer pour une autre.

«À propos du cinéma par exemple, on a parlé depuis longtemps de pratique hypna-gogique, on a comparé le spectateur à l’enfant célébrant, dans l’obscurité, son rite d’endormissement. On a analysé jusqu’à la forme de tétine de l’esquimau de l’entracte, marchandise fondante qui sera sucée lentement pendant la projection et favorisera l’installation dans un autre état de perception du monde.» PAUL VIRILIO, Esthétique de la disparition.

Interview Armando Menicacci

– À quelle scène de cinéma penses-tu maintenant?

– Dans Sunrise de Murnau, la marche du protagoniste dans la forêt pour rejoindre sa maîtresse dans le bois

– Quand as-tu l’impression de vivre dans un film?

– Quand s’introduit (de manière volontaire ou non) une perspective particulière du regard qui forme un ‘cadre’.

– Que travaille le projet À l’œil nu chez toi?

– Ce qui se travaille en moi quand je rejoins ou je conduis un projet artistique hors de mon cadre habituel de pensée et d’action lié à la recherche universitaire. Abandonner l’habitus qui s’organise autour de l’énumération de raisons construisant un discours cohérent en faveur de l’évocation des sentiments.

En fait, il y a plusieurs choses qui me stimulent dans A l’œil nu. D’abord, son objectif. Il s’agit d’un projet avec un thème et un objectif précis: remettre en mouvement la perception d’un lieu par le biais de la mise en relation de présences physiques et d’images filmiques mélangeant des scènes tournées et de scènes de cinéma. Chaque fois (c’est d’un projet in situ) nous avons les mêmes objectifs, temps (un mois au total) et moyens, mais nous devons néanmoins être capables de renouveler notre regard sur le lieu, sur les couches de sens que ses architectures tissent ainsi que la manière qu’il a d’être vu par son public habituel. Cet exercice de lecture, décryptage et relecture d’un lieu n’est pas au service d’un travail analytique et désenchantée, mais au contraire il veut réenchanter notre vision du lieu, la renouveler.

«Je filme les scènes de meurtres comme des scènes d’amour, et les scènes d’amour comme des scènes de meurtres…» ALFRED HITCHCOCK

«Dans notre rapport aux choses, tel qu’il est constitué par la voie de la vision et ordonné dans la figure de la représentation, quelque chose glisse, passe, se transmet d’étage en étage, pour y être toujours à quelque degré éludé. C’est ça qui s’appelle regard.» JACQUES LACAN, Le séminaire, Livre XI, Seuil, 1973.

Interview Rachid Ouramdane

– À quelle scène de cinéma penses-tu maintenant?

– À l’extrême lenteur de l’effondrement du corps de l’acteur Michael Pitt, sous drogue, dans le film Last Days de Gus Van Sant

– Y a-t-il le plus de mensonge dans la vie ou dans le cinéma?

– Le cinéma interroge souvent nos vies sur ce que l’on considère comme vrai et comme faux. Il nous montre souvent combien les leurres, les illusions, les artifices, les ‘mensonges’ nous permettent de mieux cerner la ‘réalité’ et la ‘vérité’ des choses de notre vie.

– Quand as-tu l’impression de vivre dans un film?

– À chaque fois que je me rends pour la première fois dans un lieu et que je le connais déjà pour l’avoir rencontré dans un film.

– Quelle est la scène de film qui t’a transformé le plus ?

– Une séquence qui me fait souvent réfléchir sur la responsabilité des images.

Il s’agit en fait d’images d’archives que Chris Marker utilise dans LEVEL 5. On y voit une jeune femme japonaise tentant de fuir l’arrivée d’un débarquement de soldats américains. L’ensemble des japonais du village s’étaient jurés de se donner la mort plutôt que de se laisser envahir. La jeune femme tente néanmoins de fuir au moment de l’arrivée de l’ennemi. Un reporter présent filme la scène, la jeune femme réalisant alors qu’elle est filmée, et potentiellement visible dans sa fuite par la suite aux yeux de tous, préfère se jeter du haut d’une falaise devant la caméra.

– Que travaille le projet À l’œil nu chez toi?

– Le contrat que l’on passe avec soi-même lorsqu’on accepte de se laisser tromper et de trouver de la cohérence à une situation que l’on sait impossible et absurde.

«… because I know that time is always time and place is always and only place.» T.S.ELIOT

Interview Nicolas Floc’h

– Y a-t-il plus de mensonge dans la vie ou dans le cinéma?

– Dans le cinéma, bien montrer quelque chose, rendre quelque chose ‘réelle’ passe par un travail d’artifice, par le mensonge sophistiqué… je ne pense pas que la vie ressemble vraiment au cinéma.

En fait, cela dépend du type de cinéma. Mais en général, quand on filme, on découpe dans le réel, on prend une perspective très précise…

– Quand as-tu l’impression de vivre dans un film?

Je ne sais pas. Je ne pense pas la vie comme le cinéma et le cinéma comme la vie.

(Charlotte Vandevyver, Assistant Production, Klapstuk: Pour moi c’est bizarre, c’est comme j’ai l’impression de ne plus pouvoir contrôler ce qui m’entoure. Par exemple dans une fête, il se passe tellement de choses, tant gens autour de moi… l’atmosphère peut devenir flou. C’est en ces moments-là que j’ai l’impression d’être au cinéma…)

«Je manipule des images sur ordinateur. Je prends des nus féminins, je les transforme. On peut tout faire, c’est fascinant parce que la prochaine étape, c’est de rester chez soi et de manipuler les images pour les films, ça nous donne plus de contrôle sur la manière dont on peut altérer les choses. C’est un nouveau monde.» DAVID LYNCH, Extrait d’un interview dans Libération, 1999.

– Quelle est la scène de film qui t’a transformé le plus?

– Je ne sais pas. Régulièrement, je vois des films qui me marquent. Mais je pense qu’en général, on voit trop d’images pour qu’on puisse être vraiment marqué…

– Que travaille le projet À l’œil nu chez toi?

– On travaille sur une construction cinématographique qui déconstruit le cinéma et les notions d’espace et de temps. Mais en même temps, pour moi c’est un projet léger et plaisant. On est un groupe de personnes qui se réunit pour croiser différentes questions… J’ai l’impression qu’il y a plusieurs couches.

Oui, c’est un projet qui ouvre, qui crée une circulation entre les espaces et les temps.

«Ce que la science essaie de mettre au jour, le non vu des instants perdus’ devient chez Méliès la base même de la production de l’apparence, de son invention. Ce qu’il montre de la réalité c’est ce qui réagit continuellement aux absences de la réalité qui est passée.»

PAUL VIRILIO, Esthétique de la disparition

Interview Sally De Kunst

Stuk Dance Programming; Klapstuk Coordination

– Y at-il plus de mensonge dans la vie ou dans Ie cinéma?

– It is a cliché, but life is one big lie. Of course cinema and TV demonstrate this manipulative, cheating nature of people in a technical way. Because films are made through the eyes and lies of many people. The eye of the camera, director, editor, musician, promotion people…

Although we know this, there is still the power of immersion which captivates us as soon as we enter a cinema theatre, which is amazing.

It’s a feeling I never had in the theatre. Although full of lies, they somehow seem more transparent than in the cinema.

– Quand as-tu I’impression de vivre dans un film?

– I kind of always have the impression of playing in my own movie. It is my joy in life, my way of surviving. Especially when I wear my red dress:)

– Quelle est la scène de film qui t’a transformé le plus?

– That is a difficult one. I have the feeling I’m constantly transforming and my frame of perception is constantly mutating by the visual impulses and information I’m getting. I cannot say that there is a film, a book, a song or another work of art that changed my life. I’m not that romantic.

– Que travaille le projet À l’œil nu chez toi?

– For me it’s a very special project, as it lies at the base of the KLAPSTUK #12 festival. It was the very first project I invited and a lot of threads, ideas and people are linked to this project.

«Le seul moyen d’envisager un nouveau cinéma c’est de considérer davantage le rôle du spectateur. Il faut envisager un cinéma inachevé et incomplet pour que le spectateur puisse intervenir et combler les vides, les manques. Au lieu de faire un film avec une structure solide et impeccable. Il faut affaiblir celle-ci – tout en ayant conscience qu’on ne doit pas faire fuir le spectateur!

La solution est peut-être d’inciter justement le spectateur à avoir une présence active et constructive.

Je crois davantage à un art qui cherche à créer la différence. La divergence entre les gens plutôt que la convergence où tout le monde serait d’accord. De cette manière, il y a une diversité de pensée et de réaction. Chacun construit son propre film.»

A. KIAROSTAMI, Extrait d’une conversation avec Jean-Luc Nancy, septembre 2000

Interview Pieter-Paul Mortier

Stuk, New Media Programming

– À quelle scène de cinéma penses-tu maintenant?

– The cats in Sans soleil by Chris Marker. One cat I know (Minki) died this week, another one (Chatta) is dying.

– Y a-t-il plus de mensonge dans la vie ou dans le cinéma?

– In life / cinema never lies

– Quand as-tu l’impression de vivre dans un film?

– Never & always

– Quelle est la scène de film qui t’a transformé le plus?

– The suicide of Mouchette in the Robert Bresson film, but I don’t know if it changed me.

– Que travaille le projet .4 l’œil nu chez toi?

– Great people working together. Very curious to see it.

Interview Sophie Laly

– À quelle scène de cinéma penses-tu maintenant?

– Quand Iggy Pop (tonton belvédère) prend un bain, le cul dans une bassine, dans Cry Baby de John Waters.

– Y a-t-il plus de mensonge dans la vie ou dans le cinéma?

– Franchement… je ne comprends pas vraiment la question.

– Quand as-tu l’impression de vivre dans un film?

– Quand je vois des gens mentir. Je me dis toujours que ça pourrait être une scène d’un film. D’un super film, ou, d’un film super nul.

– Quelle est la scène de film qui vous a transformé le plus?

– Toutes celles d’un film: Les saisons d’Arturo Pelechian.

– Que travaille le projet À l’œil nu chez toi?

– Mes muscles.

«La télé, c’est l’éphémère: le cinéma, lui, fabrique des souvenirs…» JEAN-LUC GODARD

«Je veux des films qui excitent, stimulent, choquent, perturbent… Je veux qu’ils prennent des risques, qu’ils soient dangereux, qu’ils explosent au milieu de l’assistance en laissant au plus profond de nos psychés des éclats émotionnels ou intellectuels, des échardes qui nous suivront pour le restant de nos jours.»

TERRY GILLIAM

A l’œil nu

un projet de l’association fin novembre

# 4 / KLAPSTUK #12 International Dance Festival / LEUVEN / oct. 2005

kunstenaarsbijdrage
Leestijd 9 — 12 minuten

#99

15.12.2005

14.03.2006

Fin Novembre

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