Queen Nikkolah © Cillian O’Neall

Bouchra Lamsyeh

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De la necessaire convergence des luttes

Bouchra Lamsyeh à propos de Queen Nikkolah

Notre maison brûle et ce dans l’indifférence générale. La récente crise sanitaire du COVID-19 ne fait qu’appuyer la certitude qu’un changement de paradigme systémique n’est plus qu’un souhait de certains mais une urgence de tous.

Deux choix s’offrent à nous, continuer sur cette lancée effrénée en nourrissant un néolibéralisme sociéticide ou questionner ce schéma vieillissant et bancal confortant l’assise d’un patriarcat institutionnalisé et d’un racisme systémique. C’est précisément ce système qu’il faut réquisitionner, déconstruire et brûler. Bâtir un nouvel écosystème implique une refonte des systèmes sociaux, politiques et culturels.1 Ce changement de paradigme est fastidieux, des alternatives sont possibles et des résistances sont en marche. Pour participer à cet effort de compréhension, de réflexion ou de recul nécessaire, les artistes comme le disait Gilles Deleuze contribuent à l’acte de résistance.2

Les artistes n’ont pas attendu les bouleversements actuels pour dénoncer, questionner ou repositionner les schémas préétablis, la tradition de la satire en est un exemple.3 Les artistes sont tout autant touchés par cette violence économique. La précarisation de leur vie est un fait, l’intermittence la nature même de leur travail.

Vivant bien souvent sous le seuil de pauvreté, ils continuent malgré le manque de soutien, de moyens et de structures adéquates, de produire, de créer, de résister. Chaque processus de création est un branle-bas combat pour voir le jour: suppressions de subsides, désinvestissement des institutions publiques, refus de visas, menaces de morts. L’artiste et activiste bruxelloise Laura Nsengiyumva aka Queen Nikkolah, fait l’objet depuis plusieurs mois de cyberharcèlement notamment via les réseaux sociaux mettant en danger sa sécurité. Depuis un peu plus de trois ans, le personnage de Queen Nikkolah, pendant féministe et décoloniale de Saint Nicolas, séduit enfants et parents, offrant une nouvelle narration à certaines traditions problématiques. Malheureusement ce travail de déconstruction subit de constantes attaques. Au cœur de ce déferlement haineux, un courageux travail visant à questionner les stéréotypes et relents coloniaux. Parmi ces stéréotypes véhiculés, la pratique du blackface4, incarné par le personnage du Zwarte Piet, l’accompagnateur de Saint Nicolas. Cette pratique raciste de se ‘grimer’ en personne, fictionnelle ou non, à la couleur de peau plus foncée que la sienne, représente un danger certain que l’artiste remet ardemment en question. Ces indignités doivent converger collectivement, il n’y a qu’à rendre compte des avancées sociales que certains mouvements enclenchent pour voir les prémisses d’un démantèlement croissant des mécanismes d’oppressions systémiques, #MeToo est en cela un exemple concret.

L’artiste à travers son processus créatif traduit d’une temporalité et d’un espace dé nis, souvent bien à contre courant de la pensée dominante. On se souvient notamment des textes abolitionnistes de Victor Hugo, de L’Origine du monde de Courbet, du J’accuse d’Émile Zola, du Dictateur de Chaplin (quand le reste de l’Europe tombait sous le joug nazi), des textes de Virginia Woolf à Beauvoir sur la nécessaire émancipation de la condition féminine, de la Renaissance d’Harlem aux luttes décoloniales, la liste est in nie des artistes et mouvements engagés, conscients.

Les batailles actuelles sont propices à la résistance, aux résistances et à la convergence des luttes – Urgence écologique, disparités économiques, crise migratoire, rapports de pouvoirs, pro lage ethnique, patriarcat, misogynie, homophobie, transphobie, grossophobie, validisme, juvénisme – en somme, les cris d’alarmes ne manquent pas, les fractures sont plus béantes que jamais. L’exercice présentement n’en permet qu’une énumération sommaire.

Encore faut-il relier les indignations, car la révolte comme le souligne Etienne Balibar, n’a de sens que dans un ‘primat d’universalité’.5

1Nasielski, S. (2009). Le bon usage de la colère. Actualités en analyse transactionnelle, 4 (132), 1-14.2‘Qu’est-ce que l’acte de création?’ donnée dans le cadre des Mardis de la fondation Femis, 17 mai 1987.3Archiloque de Paros (712 av JC – 664 av JC).4Le blackface est apparu au XIXe siècle dans les spectacles des ‘minstrel show’ aux États Unis. Les comédiens pratiquant le blackface étaient majoritairement Blancs et se déguisaient en Noirs pour les tourner en ridicule. Le personnage de Jim Crow en est malheureusement l’exemple le plus célèbre.5Balibar, E. (2016). Des Universels. Essais et conférences. Paris: Galilée.

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special
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#161

15.09.2020

14.12.2020

Bouchra Lamsyeh

Bouchra Lamsyeh est une juriste de formation spécialisée dans le traitement des minorités en droit européen. Basée à Bruxelles, elle est une artiste autodidacte (Dj / actrice) et co-curatrice, depuis février 2019, du Bâtard Festival avec Sabine Cmelniski.